Voici la deuxième chronique de Kevin Troch sur Human After HAL. Une revue et analyse de lecture toujours aussi détaillées. Bonne lecture !

« Où sont-ils ? » En 1950, le physicien Enrico Fermi pose cette question à ses collègues à la cantine du centre de recherche de Los Alamos. Fermi entreprend alors l’estimation du nombre de civilisations extraterrestres pouvant exister dans la Voie Lactée. Il termine son repas en posant le paradoxe qui porte aujourd’hui son nom : « Si le nombre de civilisations extraterrestres en mesure de nous visiter est grand, comment se fait-il que nous n’en ayons jamais perçu aucun signe, ni reçu aucune visite » ?

Une dizaine d’années plus tard, Frank Drake, radioastronome américain et fondateur du projet SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) se penche sur la question. Drake approfondit la théorie de Fermi et tente de déterminer quels sont les ingrédients nécessaires pour estimer le nombre de civilisation technologiques dans notre galaxie. Sept filtres seraient nécessaires pour accomplir une telle estimation.

Il les synthétise dans une formule qui porte son : l’équation de Drake.

Equation de Drake

L’équation de Drake : University of Rochester

N, ce que l’on cherche, est un nombre. C’est celui des civilisations technologiquement développées et détectables dans notre galaxie. R est le nombre d’étoiles dans la Voie Lactée. Fp est la fraction de ces étoiles qui possèdent un système planétaire. Ne est la fraction de ces planètes qui sont susceptibles d’abriter la vie. Fl est la fraction de ces planètes qui ont effectivement vu la vie se développer. Fi est la fraction de ces planètes habitées dont les habitants sont des formes de vie intelligentes. Fc est la fraction de ces planètes habitées par des êtres intelligents qui émettent des signaux détectables sur de longues distances. L est la fraction de la durée de vie d’une étoile pendant laquelle ces civilisations sont détectables.

Le produit de ces sept filtres est le nombre théorique de civilisations actuellement détectables dans notre galaxie.

5 auteurs pour répondre à une question : sommes-nous seuls ?

Paradoxe de Fermi, le livre Où sont-ils du CNRSCinq auteurs, deux astrophysiciens, deux physiciens et un économiste (Agelou Mathieu, Chardin Gabriel, Duprat Jean, Delaigue Alexandre et Lehoucq Roland) nous proposent quelques pistes de réflexion sur le fameux paradoxe de Fermi et sur l’équation de Drake dans un livre intriguant et passionnant.

L’ouvrage, divisé en 4 chapitres, envisage toutes les possibilités et apporte de nombreux éléments de réponse à la question que se pose l’Humanité depuis fort longtemps : sommes-nous seuls ?

Le premier chapitre traite de l’histoire de la formation de notre système solaire et de l’apparition de la vie sur Terre. Notre système solaire est situé dans la « banlieue » de la Voie Lactée. Ce n’est qu’une étoile et quelques planètes parmi tant d’autres au sein de notre galaxie. Pourtant, au fur et à mesure que les découvertes d’exoplanètes se multiplient, il faut constater que la configuration de notre système planétaire est assez « exceptionnelle ». La présence d’une immense planète gazeuse, Jupiter, constitue un bouclier protégeant les planètes telluriques plus proches du Soleil des astéroïdes et autres menaces stellaires. La Terre, quant à elle, présente également de nombreuses spécificités : elle se situe à une distance « idéale » du Soleil et la vie y foisonne littéralement, se remettant sans cesse après chaque catastrophe environnementale ponctuant son histoire.

Le deuxième chapitre aborde l’histoire de la radioastronomie. En effet, si nous écoutons les étoiles à la recherche de signes de vie extraterrestres, eux aussi pourraient en faire de même. Toutefois, bien que la vie soit apparue sur Terre il y a plusieurs milliards d’années et que notre espèce y évolue depuis plusieurs centaines de milliers d’années, nous ne sommes en mesure de communiquer à l’échelle de la planète que depuis la fin du 19e siècle et nous n’écoutons l’espace que depuis environ une centaine d’années. Bref, nous sommes nous-même détectables par les extraterrestres depuis un peu plus d’un siècle. Si à l’échelle humaine, cela peut paraître beaucoup, à l’échelle des temps cosmiques, c’est une durée très courte. Se pose alors la question de la durée pendant laquelle une civilisation extraterrestre technologiquement avancée serait détectable ?

Il faut constater que si nos signaux détectables ont été très forts durant une large partie du 20e siècle, l’amélioration des systèmes de communication actuels nous amène à un « silence » technologique. En effet, une partie des signaux émis par nos téléphones, radios, télévisions et ordinateurs se perd dans l’espace et crée une bulle informationnelle autour de la Terre. C’est ce qui nous rend détectables par d’autres civilisations extraterrestres. Par exemple, les premières émissions radiophoniques émises dans les années 1920 en Grande-Bretagne n’ont, pour le moment, franchi qu’une centaine d’années-lumière autour de la Terre. Pour qu’une civilisation extraterrestre puisse les capter, il faudrait qu’elle se situe à une distance relativement très proche de notre système solaire.

Le progrès technologique tend à réduire ces fuites et à terme, nous rendra indétectables depuis l’espace. Il est alors probable qu’une civilisation extraterrestre similaire à la nôtre ou supérieure d’un point de vue technologique ait développé des réseaux de communication efficaces la rendant de fait indétectable. Si nous pointons nos antennes vers un secteur occupé par une telle civilisation, nous n’entendrons rien or ils sont pourtant bien là. Le temps durant lequel une civilisation technologique serait détectable est au final théoriquement très court.

Se pose également la question de la communication. Comment communiquer avec des êtres différents de nous ? Nous avons déjà beaucoup de difficulté à communiquer entre nous, alors comment le faire avec des formes de vie extraterrestres ? Plusieurs messages ont déjà été envoyé dont la plus connue est la plaque dorée insérée dans les sondes Pioneer 10 et 11 en 1972 et 1973 ou le disque en or placé dans Voyager 1 et 2 en 1977. Ces messages s’apparentent plus à des bouteilles lancées dans l’espace car la probabilité que des extraterrestres découvrent ces sondes est infime. L’envoi de message directement depuis la Terre est plus pertinent, mais le choix du langage et du message sont ardus. Communiquer, ce n’est pas si facile.

Le troisième chapitre envisage l’« histoire économique de notre civilisation » à partir de l’équation de Drake. En d’autres termes, les conditions qui ont permis l’apparition et le développement d’une civilisation industrielle et technologique sur Terre sont analysées. En l’état de nos connaissances, il faut bien constater que sur les 50 millions d’espèces qui sont apparues sur Terre depuis la naissance de la vie, une seule a atteint un niveau de développement suffisamment avancé pour aller dans l’espace et, peut-être, s’étendre dans le Système solaire voire au-delà. Une seule en plusieurs milliards d’années.

Cela peut signifier deux choses :

  • Soit les filtres que nous avons déjà passés (c’est-à-dire les 6 premiers de l’équation de Drake) sont extrêmement forts, donc que la probabilité d’occurrence d’une civilisation technologique avancée est infime. Cela signifie que nous sommes rares voire les seuls dans l’Univers…
  • Soit le silence de l’espace s’explique par le fait que le dernier filtre est très fort : la probabilité qu’une civilisation technologique survive durablement est infime.

Pendant très longtemps, les sociétés humaines ont stagné au point de vue technologique (du moins, par rapport à notre situation actuelle). Notre espèce évolue sur Terre depuis environ 300 000 ans mais ce n’est que depuis la seconde moitié du 18ème siècle et la Révolution Industrielle que l’Humanité développe des technologies jusqu’alors inédites. Après une très longue stagnation de plusieurs milliers d’années, nous avons atteints un niveau de développement inédit en à peine trois siècles.

Cette croissance technologique fulgurante se base principalement sur l’utilisation des combustibles fossiles tels le charbon et le pétrole et sur celle des ressources minières comme le fer, le cuivre, le sable, les terres rares, etc. Or ces ressources sont limitées en quantité et en qualité. Notre civilisation est fondée sur des bases énergétiques et minérales instables et précaires. De plus, le développement de la civilisation industrielle exerce des tensions environnementales importantes. Les crises climatique et écologique actuelles nous confrontent aux limites du développement soutenable. Les risques d’effondrement de notre civilisation sont bien réels. Est-ce que cela signifie que toute civilisation technologique est fragile ? Si notre développement technologique nous a amené à une existence précaire et à un avenir incertain, est-ce le cas sur d’autres mondes ? Cela pourrait expliquer le silence de l’espace. Des civilisations extraterrestres technologiques existent ou ont existé probablement, peut-être se sont-elles effondrées à cause de l’insoutenabilité de leurs modes de vie ?

Le dernier chapitre conclut l’ouvrage par un retour sur l’équation de Drake au prisme des connaissances actuelles. Le nombre d’étoiles possédant un système planétaire explose depuis la découverte de la première exoplanète dans les années 1990. L’estimation du nombre de planètes susceptibles d’abriter la vie se révèle plus optimiste qu’auparavant. Dans notre système solaire, on pense que la vie a pu se développer sur Vénus et sur Mars et que la vie pourrait exister sur Encélade ou Titan. La découverte de formes de vie « extrêmophiles » sur Terre, notamment dans les grands fonds marins ou dans des eaux hyperacides en Éthiopie, permet d’imaginer la présence de formes de vie similaires sur d’autres planètes jusqu’alors considérées comme hostiles à la vie. Par contre, le pourcentage de mondes où une forme de vie intelligente existe demeure inconnu. Même chose pour la fraction de ces planètes développant des capacités technologiques. Certaines peuvent abriter des formes de vie intelligentes vivant dans les océans par exemple (on estime que l’intelligence des dauphins est supérieure à celle des êtres humains), or la probabilité de développer des technologies dans un milieu marin est très faible. Certains paléontologues pensent que quelques espèces de dinosaures présentaient une forme d’intelligence très développée comparable à celles des humains pourtant ils n’ont pas atteint un degré technologique comparable aux nôtres. Ce n’est pas parce qu’une espèce est considérée comme « intelligente » qu’elle atteint automatiquement un certain degré de développement technologique. De plus, même si une civilisation technologique nous avait précédé sur Terre, nous ne pourrions probablement pas trouver des preuves de son existence car toute trace aura été effacée par les phénomènes géologiques. Il n’y a pour l’instant que nous.

L’ouvrage s’achève sur la durée pendant laquelle une civilisation technologiquement développée peut prospérer et sur les moyens auxquels nous pourrions avoir recours pour explorer l’espace interstellaire. Depuis 200 ans, nous améliorons sans cesse nos moyens technologiques jusqu’à maîtriser le voyage spatial. Toutefois, comme on l’a vu, ce développement s’accompagne en parallèle par une forte pression sur les ressources de notre planète et par une dérégulation des conditions climatiques et environnementales. Le risque d’effondrement civilisationnel nous menace. Les auteurs estiment que cet effondrement devrait survenir aux alentours des années 2040-2050 si nous ne prenons aucune mesure pour atténuer l’épuisement des ressources naturelles.

Le développement massif des réalités virtuelles pose aussi la question du devenir des espèces intelligentes biologiques. Les robots et ordinateurs du futur seront plus « intelligents » que les êtres humains. Peut-être que la fusion humain-machine serait une solution pour assurer notre survie ? Peut-être est-ce que cela s’est produit sur d’autres mondes afin de dépasser les limites naturelles ? Dès lors, si nous entrons en contact avec une civilisation extraterrestre, celle-ci sera probablement composée d’êtres hybrides, mi-machine, mi-biologique ?

Enfin, les auteurs concluent sur l’idée suivante : le meilleur moyen d’entrer en contact avec des civilisations extraterrestres par le biais du voyage stellaire serait d’envoyer des robots sophistiqués, des IA, plus résistants aux dangers de l’espace, que des humains. Ces machines embarqueraient avec elles des informations sur la Terre et ses habitants, et particulièrement du matériel génétique. Ce serait également un moyen pour l’Humanité d’essaimer sur d’autres mondes et d’éviter l’extinction…

Au-delà du Paradoxe de Fermi, un questionnement sur l’avenir de l’Humanité

Où sont-ils est un ouvrage qui nous amène à nous interroger sur nous-mêmes plus qu’à répondre au paradoxe de Fermi. La question principale qui sous-tend le livre n’est pas vraiment celle de l’existence d’une civilisation technologique extraterrestre mais plutôt celle de notre avenir en tant qu’espèce technologique.

Sommes-nous condamnés à l’effondrement par l’épuisement des ressources de notre planète ? Est-ce que les civilisations technologiques peuvent dépasser les limites de leur monde d’origine ? Peuvent-elles essaimer à travers leur système solaire et au-delà ? Tant de questions auxquelles l’Humanité est actuellement confrontée et auxquelles une réponse devra être apportée au risque de voir notre civilisation disparaître.

Les réflexions développées dans cet ouvrage sont intelligentes et se rapprochent de celles de l’astronome David Grinspoon dans Earth in Human Hands: Shaping Our Planet’s Future. Certaines parties peuvent être ardues à comprendre, d’autres sont un peu trop générales, notamment le chapitre sur l’histoire économique de l’Humanité.

Toutefois, les auteurs réussissent le tour de force d’aborder autant de thématiques (astronomie, linguistique, crises climatiques et écologiques, transhumanisme, histoire économique, etc.) en 200 pages et d’apporter des éléments de réponse au paradoxe de Fermi et à l’équation de Drake.

Une lecture vivement conseillée pour quiconque s’intéresse à la science-fiction !

Titre : Où sont-ils ? Les extra-terrestres et le paradoxe de Fermi
Editeur : CNRS Editions
Auteurs : Agelou Mathieu, Chardin Gabriel, Duprat Jean, Delaigue Alexandre et Lehoucq Roland
Date de publication : 07/09/2017
Prix : 19€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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