La différence fondamentale entre la Science-Fiction et l’Anticipation se trouve (a priori) dans l’objet même du récit. Dans la Science-Fiction, comme son nom l’indique, le facteur scientifique ou technologique joue un rôle central ou en filigrane. Le récit s’appuie plus ou moins sur l’innovation, l’invention, l’extrapolation scientifique pour construire la narration. Hugo Gernsback avait même son terme pour cette littérature : la « scientifiction ».

En Anticipation, la démarche de l’auteur est prospectiviste, mais elle porte un regard sur l’aspect humain, social, politique, écologique… De nombreux romans et nouvelles post-apocalyptiques sont ainsi à ranger dans la catégorie de l’Anticipation. Certains n’intègrent même plus d’éléments technologique ou scientifique, comme dans La Route, Sécheresse ou encore Les Fils de l’Homme.

Des définitions impossibles ?

Pourtant je ne peux pas m’arrêter à ce jeu des différences, puisque l’exercice de la définition est quasi-impossible quand on parle de toute cette littérature spéculative. D’autant plus à une époque où l’étendue des savoirs et le progrès galopant brouillent les limites de l’imagination. Au niveau des technologies, la question n’est plus de savoir si c’est possible, mais de savoir quand ce sera réalisé.

Alors y a-t-il une différence réelle entre Science-Fiction et Anticipation ? D’un côté, nous avons les voyages interstellaires, la psycho-histoire, la machine à remonter le temps, le spin, la téléportation, la machine solaire, la cryogénisation, les cyborgs, l’eugénisme, les aliens… De l’autre, des visions de l’avenir souvent dystopiques, projections plus ou moins lointaines mais dégradées du monde que nous connaissons déjà. La technologie ou la science n’y est qu’accessoire, voire absente.

A tout ça, il est possible d’ajouter ce que Philip K. Dick maîtrisait magistralement : une dose d’imaginaire non-scientifique, ou para-scientifique, comme le champ des pouvoirs psioniques, les mutations, les dimensions parallèles et temporalités alternatives… Sans déborder forcément sur la Fantasy, genre qui se distingue facilement par ses mondes et éléments narratifs évidemment fantastiques ou merveilleux.

« Le gros problème de la Science-fiction, c’est qu’à cause de la rapidité des progrès, elle se ringardise très rapidement. A part quelques grands auteurs qui tiennent plutôt grâce à leur côté fantastique, rien ne se dégrade plus vite que la Hard-SF. »
Rémi Sussan – interview sur Tryangle

Et que devient la science-fiction quand ses spéculations sont devenues réalité(s) ?

De mon point de vue, on reste toujours sur le terrain de la Science-Fiction puisque l’extrapolation initiale de l’auteur (dans le contexte de l’écriture), qu’il s’agisse d’un roman ou d’un film, est de nature technologique ou scientifique. Mais un exemple intéressant à mon sens est le film HER, qui nous montre les complexités de la SF contemporaine. Ce film (brillant au passage) nous projette dans un futur si proche qu’on se croirait à notre époque, s’il n’y avait la présence d’une intelligence artificielle trop avancée pour être déjà créée.

HER me fait dire qu’il ne s’agit pas de science-fiction. Pourtant, l’intention technologique est bien présente, sous la thématique post-humaniste. Je place ça dans l’Anticipation, parce que nous savons que c’est possible, et pour bientôt. La véritable valeur de l’histoire se révèle dans la spéculation philosophique.

Même dilemme si on essaie d’analyser l’excellente série Black Mirror à travers le prisme de la comparaison. Anticipation ? Science-Fiction ? Beaucoup de technologies existent déjà ou pourraient être orientées dans le sens des scénaristes, comme les drones-abeilles de Haine Virtuelle ou les mondes numériques que l’on retrouve dans San Junipero. Les créateurs de la série peuvent nous proposer des innovations technologiques – réalistes – à chaque épisodes, cela ne prend pas le dessus sur le fond : une anticipation sociétale anti-utopique. La technologie est l’accessoire de l’Anticipation.

On voit bien que les genres sont fluides pour la plupart des auteurs, et que la force de cette littérature se trouve dans sa capacité à questionner l’Humain.

Une question de temporalité ?

Si l’intention est l’un des éléments de distinction, que dire du « temps » dans lequel s’inscrit une oeuvre ?

« À quelle époque un film de science-fiction est-il censé se dérouler? Dans le présent ? Dans le futur ? Dans le passé ? […] Dans l’approche de définition par l’époque qui est représentée, il est difficile d’établir ce qui distingue science-fiction de l’anticipation quand il s’agit du futur voire du présent. C’est déjà plus clair quand il s’agit du passé. »
Cinesium.

Les auteurs ont su jouer depuis longtemps entre passé, présent et futur. Retour vers le Futur ou Opération Pendule (R. Silverberg) sont les exemples mêmes de ce jeu temporel.

Quand il s’agit du temps, Philip K. Dick est un virtuose : il l’inverse (A Rebrousse-Temps), ou l’explore dans des versions alternatives (The Man in The High Castle). Que se passe-t-il alors quand nous ne sommes pas dans l’avenir ? Eh bien, nous ne sommes plus dans l’Anticipation. Car l’Anticipation explore les potentialités de demain. Alors que la SF est temporellement libre. Elle peut se manifester quand elle le souhaite, où elle le souhaite.

En bref, l’Anticipation peut être de la SF, et ne pas l’être du tout. Réponse de normand 🙂

Exemples d’œuvres d’Anticipation et de Science-Fiction

Anticipation

  • 1984
  • Fahrenheit 451
  • La Route
  • Les Fils de l’Homme
  • Sécheresse
  • V pour Vendetta
  • Her

Science-Fiction

  • Fondation
  • Blade Runner
  • Looper
  • Premier Contact
  • Spin
  • Interstellar
  • La Guerre des Mondes
  • Colony

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

2 Comments

  1. Et si on dépassait les débats de définition pour retenir surtout leur force exploratoire ?
    Un article complémentaire peut-être utile :
    « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains », Methodos [En ligne], 15 | 2015,. URL : http://methodos.revues.org/4178

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    1. Bonjour « C A », merci pour votre commentaire et pour cette recommandation très intéressante, qui me donnera de la matière pour le prochain article sur le sujet : « la science-fiction peut-elle prédire l’avenir ? »
      Vous êtes l’auteur de cet essai ?

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