La dernière décennie est celle de la Dystopie et du post-apocalyptique. Certes, de nombreuses œuvres de ces catégories de la SF ont déjà marqué la littérature ou le cinéma du 20ème siècle ; mais observez à quel point les éditeurs et producteurs exploitent ces genres depuis 2010 !

Nous avons droit, quasiment chaque mois, à des histoires situées dans des périodes de « presque-apocalypse » ou postérieures à un désastre global, avec des réminiscences de l’univers cyberpunk : le reboot de Mad Max, la série des 3% ou celle des 100, la trilogie Silo ou Metro 2033, la suite de Blade Runner, l’adaptation ciné de Ghost in the Shell, le TV show glaçant The Handmaid’s Tale, les teenage movies Hunger Games ou le très attendu Ready Player One.

Un rapide tour sur Twitter appuie ce constat (prenez le temps de regarder la vidéo de Fandor) :

Faut-il attribuer le succès de la Dystopie à sa capacité (théorique) à annoncer les périls à venir ? Pas seulement… Si la rapidité du changement et de son impact sur la société est tel que celui-ci « est devenu suffisamment important pour être perçu au niveau de la durée d’une vie humaine », comme le disait Isaac Asimov, « supposer que l’aspect de prédiction de la SF […] est la fonction la plus importante de la Science-Fiction ne sert cependant qu’à trivialiser ce genre littéraire. » (introduction de l’Encyclopédie de la Science-Fiction).

La dystopie, « une réponse aux stimuli historiques »

Le Big Brother d’Orwell, les silos de Hugh Howey, la séparation entre la Haute Mer et le Continent dans les 3% ou l’autoritarisme ecolo-religieux de The Handmaid’s Tale ne sont que des possibles à venir, avec des degrés de probabilités très variables. Ces œuvres post-apocalyptiques ou dystopiques se construisent d’abord sur des spéculations sociales, morales, environnementales reflétant les préoccupations de l’époque…

La Dystopie, entre-autres sous-genres de la SF, ne répond donc pas à un besoin prédictif. Sa valeur initiale est d’interpréter et de refléter des mutations en cours en développant les questionnements et implications qu’ils soulèvent, quel que soit le futur que l’on croit (ou veut) apercevoir.

A chaque auteur de laisser libre cours à l’imaginaire pour s’éloigner de la « simple » et hasardeuse prédiction. En ce moment, les thèmes les plus inspirants pour ces sous-genres prolifiques sont la mégapole, l’intelligence artificielle, le transhumanisme, le dérèglement climatique, le militarisme et la guerre totale (qu’elle soit nucléaire, biologique ou numérique). Liste non exhaustive !

Blade Runner 2049 Dystopie

L’atmosphère sombre et cyberpunk des mégapoles de Blade Runner 2049.

Alors sommes-nous une génération pessimiste ? Peut-être, mais ce n’est pas nouveau. L’école de l’espoir a largement cédé la place à des œuvres très fatalistes fût une époque, notamment au début du 20ème siècle et dans l’entre-deux guerres.

Dans l’Encyclopédie de la SF, Brian Stableford rappelle que la littérature spéculative est née « en réponse aux différents stimuli historiques » (révolution des transports, théorie de l’évolution, guerre totale, révolution sociale…) et qu’« il y a toujours eu des gens pour accueillir ces changements avec un optimisme indéracinable, convaincus que le progrès était en lui-même un bien, qu’il allait régénérer l’homme et le libérer de ses chaînes. Mais, d’un autre côté, il y a toujours eu des gens pour affirmer avec le plus noir des pessimismes que l’homme dégénéré n’allait utiliser la science et la technologie que pour forger de nouvelles chaînes, pour favoriser le vice et la corruption ou pour détruire tout ce qu’il y avait de plus beau et de précieux dans la société pré-industrielle. »

Toutes les œuvres actuelles ne sombrent d’ailleurs pas dans l’extrême désespoir et proposent des issues rassurantes [spoiler alert], souvent en développant l’idée d’une renaissance après le désastre. La trilogie Spin ou la trilogie Silo illustrent bien cet espoir sans déroger à une vision apocalyptique – ou presque.

Le genre répondrait bien à nos « mécanismes de survie »

L’autre explication à cette attraction actuelle pour les romans et films / séries contre-utopiques, c’est certainement notre propension paradoxale à nous rassurer face aux drames vécus par d’autres. Autrement dit, « quand les choses vont mal, nous voulons savoir à quel point elles peuvent empirer. Il y a quelque chose de contradictoire dans le confort que nous retirons à voir des personnages vivre dans des avenirs putrescents et des conditions terrifiantes. » (Vulture)

Cet attrait actuel – et malsain ? – pour le post-apocalyptique est directement lié à ce que le philosophe Michel Serres appelle « l’audimat de la mort » : nous sommes médiatiquement surexposés par le tragique, la peur, la violence. Ce n’est pas parce que les journalistes aiment ça en réalité : non, l’humain apprécie simplement plus les sujets négatifs, comme l’a prouvé l’expérimentation du média Russe City Reporter en 2014. Ce magazine en ligne a perdu près de 70% de son trafic lorsqu’il s’est mis à publier uniquement des news positives.

Notre cerveau est ainsi fait qu’il est stimulé plus fortement par les informations négatives, comme l’explique un auteur du magazine Psychology Today : “De nombreuses études ont démontré que nous prêtons plus attention aux menaces que nous ne recherchons les choses positives. Nos connecteurs cérébraux sont plus sensibles aux déclencheurs négatifs. Nous avons tendance à être plus angoissés qu’heureux. A chaque fois que nous ressentons de la peur, nous activons les puissantes hormones du stress. »

Comment expliquer, dans ce cas, que des médias positionnés sur le progrès et l’espoir en l’Humanité (Soon Soon Soon, Futurism) réussissent à générer des millions de partages et de vues sur les réseaux sociaux ? A cette apparente incohérence, Joël de Rosnay répond que « les faits positifs, même lorsqu’ils reçoivent un écho dans le public, sont vite oubliés : ils n’ont pas la même utilité pour la survie de l’espèce. S’ils suscitent des moments d’émotion parfois intenses, des souvenirs fédérateurs, ils ne causent pas de traumatismes dans la mémoire collective comme le ferait une grande frayeur. »

Notre attrait pour les périls de demain serait donc lié à des mécanismes de survie primitifs. Voilà peut-être l’une des vertus insoupçonnées de la littérature dystopique ou post-apocalyptique : se faire le miroir grossissant des peurs de l’époque et véhiculer des « avertissements salutaires » (Douglas Hill)… que notre instinct nous dicte d’écouter attentivement. Pour notre survie ?

Je vous laisse sur cette réflexion.

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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