Note : cette critique est la deuxième de @GesHel sur Human After HAL. Merci à lui pour cette excellente contribution – et pour les beaux croquis qui interprètent l’oeuvre.

Greg Bear est l’auteur qui m’a inoculé le virus de la SF et de la Hard-Science (tout particulièrement). J’y avais bien entendu été sensibilisé avant cela, consommant quelques livres avec un enthousiasme variable, et surtout beaucoup trop de télévision. Il y eut également Cosmos, l’opus de Carl Sagan traînant dans la bibliothèque de mon père dont je lisais et relisais avec frénésie les envolées lyrico-scientifiques les plus spéculatives.

Mais jusqu’à Eon, l’œuvre la plus connue de Greg Bear, romanesque et métaphysique scientifique étaient plus ou moins resté disjoints. Tout naturellement, après ma plongée dans Eon – et sa suite Eternité – je me suis dirigé vers son autre œuvre phare, La Musique du sang, version étendue de la nouvelle éponyme (Blood Music, ou Le Chant des leucocytes en version française) qui reçut le prix Nebula en 1983 et le prix Hugo en 1984.

L’intrigue de La Musique du Sang se développe comme un virus

La musique du sang de Greg BearLe récit s’articule autour de plusieurs chapitres dont les titres sont tirés du vocabulaire de la biologie cellulaire (interphase, anaphase, prophase…) et s’axe sur trois personnages principaux.

Nous suivons d’abord Vergil Ulam, scientifique brillant, à l’ambition affirmée et peu soucieux de bioéthique, qui finira par être renvoyé de Genetron, son laboratoire, et sommé de détruire toutes les recherches personnelles qui pourraient compromettre l’imminente entrée en bourse de l’entreprise. N’ayant d’autre recours pour sauver sa découverte, il s’injecte les ordinateurs biologiques « intelligents » qu’il a créé à partir de ses propres lymphocytes, espérant pouvoir les récupérer par la suite afin de continuer son œuvre.

Alors qu’il pensait ses cellules modifiées perdues, détruites par son système immunitaire, celles-ci évoluent rapidement à l’intérieur de son corps, deviennent conscientes d’elles-mêmes, du monde qui les entoure. Les cellules commencent peu à peu à manipuler leur environnement.

Ulam devient ainsi comme une galaxie abritant une myriade de civilisations à l’échelle micrométrique. Les modifications de sa biochimie s’amplifiant, il se résout à faire appel à son ami et médecin Edward Milligan pour tenter d’endiguer la progression des cellules.

« Des sons. Non, pas des sons. Ça ressemble à de la musique, le glissement du sang le long des artères, des veines. L’activité. La musique du sang. »

L’intrigue, à la manière d’un virus, se transmet ainsi à Edward Milligan sur lequel nous nous focalisons dans les chapitres suivant. Personnage totalement dépassé par les évènements faisant face à un Ulam qu’il peine à reconnaître tant celui-ci a été amélioré, il est témoin de la transformation de son ami en un être de plus en plus « efficace » et « monstrueux », et devient lui-même l’un des vecteurs de propagation des « noocytes » (littéralement cellules intelligentes baptisées à partir du préfixe grec « noüs » ☞ « esprit »).

La transformation du corps humain par les noocytes, dans la musique du sang de Greg Bear, par Geshel

Puis, alors que la pandémie commence, les noocytes investissent le corps de Michael Bernard, richissime entrepreneur des biotechs, lui aussi en contact avec Ulam. Il réussit à fuir le pays à temps pour rejoindre l’Allemagne de l’ouest… Juste avant que les États-Unis ne soient coupés du reste du monde par les Nations Unies, désarmées devant un phénomène d’une ampleur inédite.

S’offrant comme cobaye volontaire, Michael Bernard est confiné dans un laboratoire de sécurité biologique où il entame un « dialogue » intérieur plus intense avec les noocytes avant sa transformation finale et sa duplication neuronale vers « l’univers-pensée », leur plan d’existence mental. Au-dehors, la peur gagne les foules ; désordre et panique s’installent, faisant même craindre, en plus d’une pandémie incompréhensible, des risques de guerre avec l’URSS.

Pendant ce temps, l’épidémie intelligente progresse inexorablement en Amérique du Nord, infectant, absorbant, et modifiant la biomasse dans des formes plus adaptées aux projets des noocytes. Les rares rescapés errant dans des villes silencieuses et des terres désertes verront le monde changer, les rivières charrier des substances énigmatiques, les cultures englouties par des êtres gigantesques, les bâtiments recouverts de voiles organiques où se développent des créatures étranges.

La transformation de New York dans La Musique du sang

Au terme du roman, les intelligences noocytes sondent la trame profonde de l’univers du poids de leur nombre et grâce à leur puissance d’observation / theorisation. Elles ébranlent ainsi les fondements mêmes de la réalité, mettant en péril une humanité impuissante.

L'univers-pensée dans La Musique du sang

La Musique du sang, une oeuvre majeure de la Hard-Science

Le roman se construit sur une structure narrative très cinématographique, au risque de faire apparaître ses protagonistes un peu clichés de prime abord. Vergil Ulam pourrait même être un poncif du genre, tant les films et séries usent et abusent de l’archétype du génie solitaire à tendance autistique.

Engines of Creation, l’un des textes fondateurs des nanotechnologies, évoquant le concept apocalyptique de « Gelée Grise ».

Edward Milligan, en quelque sorte antagoniste de Ulam dans sa psychologie, sert à montrer comment la « normalité » des choses cesse d’être, pour brutalement se dissoudre dans l’inconnu. Quant à Michael Bernard, sa vie privée s’avère inexistante.

Les personnages sont attachants et dotés d’une véritable épaisseur. Les personnages annexes, eux, servent surtout à décrire un monde en mutation. Ce qui fonctionne à la perfection.

En un peu moins de 300 pages, Greg Bear nous compose un récit maîtrisé et dense, à la croisée du techno-thriller hardscience et du roman catastrophe, aux ramifications conceptuelles multiples, poussant jusqu’au bout la logique de ses prémisses jusqu’à les dépasser dans un final surréaliste introduisant des considérations métaphysique sur la nature de la réalité et le rôle de l’observateur, inspiré par le concept « d’univers participatif » (initialement développé par le très fécond John A. Wheeler).

Malgré plus de trois décennies nous séparant de sa rédaction, et hormis quelques détails trahissant son époque d’origine – nous pouvons facilement transposer mentalement l’action dans la période contemporaine – la thématique d’une explosion exponentielle d’une IA née dans un environnement de concurrence entre entreprises de hautes technologies, se nourrissant d’elle-même dans une évolution rapide vers la sur-intelligence et changeant à jamais la face du monde, est d’une fraîcheur et d’une actualité prophétiques.

La Musique du sang nous offre au passage la meilleure illustration, voir le canon idéal du mythe de la « singularité technologique ». Pour rappel, cette idée est développée dans les années 90 par Vernor Vinge puis par le mouvement transhumaniste, dont les racines conceptuelles remontent au milieu du siècle dernier avec cette citation de Stanislaw Ulam à laquelle la trame du roman fait écho (en plus de l’hommage évident) :

« L’une des conversations avait pour sujet l’accélération constante du progrès technologique et des changements du mode de vie humain, qui semble nous rapprocher d’une singularité fondamentale de l’histoire de l’évolution de l’espèce, au-delà de laquelle l’activité humaine, telle que nous la connaissons, ne pourrait se poursuivre. »
Stanislaw Ulam – Mai 1958, au sujet d’une conversation avec John on Neumann

Le livre est par ailleurs crédité dans le texte fondateur de Vernor Vinge comme un élément faisant partie de la cristallisation du concept : Greg Bear construit une sorte de singularité technologique et biologique dans sa version apocalyptique du « grey goo » (Gelée Grise). Un concept évoqué par Éric Drexler un an plus tard dans le texte Engine of Creation, texte qui a popularisé les nanotechnologies – et considérablement influencé la SF au passage.

De part ses influences discrètes mais manifestes, conséquences de la clairvoyance conceptuelle de l’auteur, nous pouvons dire que La Musique du sang est un texte majeur de la Science-Fiction. Ce n’est pas pour rien si Greg Egan (auteur de Hard-Science virtuose et radical) fait référence à La Musique du sang comme ayant « ravivé son amour du genre » dans une interview de 1997.

Bonne lecture !

La Musique du Sang, de Greg Bear
Editeur : Gallimard
Date de publication : 03/02/2005
Prix : 8,30€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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