Au cœur de l’Amérique des westerns spaghettis, une Cité à double tour domine le paysage désertique de l’Illinois. Cette méga-structure est l’œuvre éphémère d’un tour operator garantissant aux touristes fortunés du monde entier une virée pittoresque mais sans danger dans la société du 19ème siècle.

Vous avez pensé à WestWorld ?

Presque. Enlevez les androides, et ajoutez le voyage dans le temps – mieux, à travers différentes dimensions temporelles. Le Far West est toujours un parc d’attraction, mais situé en 1877. Vous voilà dans le dernier roman de Robert Charles Wilson : La Cité du Futur.

La Cité du Futur de Robert Charles WilsonCe bouquin, je l’ai déniché par pure coïncidence en passant au rayon SF de la FNAC. Je venais tout juste de ranger Spin dans ma bibliothèque. Un pavé de science-fiction lumineuse de plus de 1000 pages dont j’ai fait la critique ici : La trilogie « Spin » de Robert Charles Wilson

Donc, je m’arrête devant cette couverture représentant une charrette traversant un un paysage aride, dominé par des tours jumelles. Le nom de Wilson m’interpelle. La quatrième de couv encore plus : « Depuis Futurity, des hommes du futur viennent visiter le 19ème siècle. Et, contre une fortune en métaux précieux, les autochtones peuvent dormir dans la tour n°1, véritable vitrine technologique d’un incompréhensible 21ème siècle. »

Pour la faire courte et ne pas vous dévoiler tout le contenu de ce roman que j’ai trouvé très divertissant (à l’inverse de la trilogie Spin, dont l’ambition allait au-delà du simple plaisir de lecture), Wilson compose une aventure qui sort des sentiers battus des grandes fictions historiques.

Un Passé… parmi tant d’autres

L’ingrédient SF, déclencheur de l’histoire, évite aussi les poncifs du voyage dans le temps : « D’après la Cité, il existe un nombre incalculable de mondes et de trames historiques. Une infinité de mondes, tout proches les uns des autres, comme des grains de sable sur une plage. […] C’est une galerie des glaces. Mais chacun est aussi réel que les autres, et ils sont interconnectés. »

Cette vision scientifictionnelle s’appuie sur un concept mathématique, l’espace de Hilbert. Je ne vais pas faire semblant de maîtriser le sujet en me lançant dans une vulgarisation foireuse, alors expliqué en langage adapté à un être humain lambda, ça implique ceci : il est possible, grâce à un « miroir » gigantesque (dont on ignore les origines), de se déplacer vers n’importe quel point temporel dans une infinité de dimensions parallèles.

Du coup, la multinationale du 21ème siècle a moins de problèmes éthiques à prospecter et dépouiller le(s) Passé(s), puisqu’il existe un nombre incalculable de Présent(s). J’y reviens plus bas dans l’article.

Une histoire de destins croisés

Mais le prétexte du voyage spatio-temporel sert avant tout à faire ce que l’écrivain maîtrise le mieux : raconter des histoires individuelles et croisées dans lesquelles se développe une réflexion progressive sur l’Homme et son rapport au monde. Wilson n’est pas un écrivain de SF comme un autre. C’est un écrivain à l’imaginaire malléable, prolifique, doté d’une profonde sensibilité.

Dans La Cité du futur, nous suivons un tandem incongru et attachant : Jesse Cullum, un employé de sécurité indigène (plus intelligent que la moyenne et en lutte contre ses démons), se trouve un binôme en la personne Elizabeth DePaul, ex-militaire et milicienne de Futurity sous les ordres d’August Kemp, lui-même magnat du tourisme spatio-temporel.

Leur aventure se découpe en 3 actes, au fil desquels les questionnements et traumas personnel(le)s vont se révéler au lecteur. Comme toujours, Wilson maîtrise ses personnages, leur progression relationnelle, ce qui les meut et les émeut. C’est juste, profond. Et pour ne rien gâcher, comme dans un bon polar, l’aventure est riche en rebondissements, en cliffhangers et séquences d’action, nous gardant ainsi captifs jusqu’à l’ultime page.

Il y a là-dedans la matière pour un film.

Futurity, symbole de la marchandisation du monde

Et maintenant, parlons un peu du fond. Eh oui : derrière la trame aventuresque, l’écrivain utilise ses personnages pour distiller des réflexions non voilées sur la marchandisation du monde. Un personnage, August Kemp, incarne l’exploitation à outrance du patrimoine humain, dans le seul but d’en faire un objet de distraction, un joli coup de communication :

« Nous faisons venir Thomas Edison du New Jersey. […] Pauvre gars, nous avons plus ou moins étouffé ses exploits. Il a inventé la moitié des choses que nous utilisons, mais il aura du mal à en obtenir les brevets. […] J’envisage de lui faire passer une interview avec… Je ne sais pas, avec l’astrophysicien Neil DeGrasse Tyson ou l’animateur Bill Nye, par exemple. Ce serait grandiose, non ? »

Derrière cette affirmation d’une jouissance sans vergogne des grands faits et personnages historiques, Wilson affirme sa critique ouverte du rapport que l’Homme moderne entretient avec le monde. Dans Spin, cette jouissance sans frein se faisait au détriment de l’écosystème. Ici, c’est le Passé qu’on consomme comme un gadget.

Pour Bertrand Campeis, co-auteur du Guide de l’Uchronie, « La Cité du futur est une magnifique parabole sur la façon dont nous considérerions le voyage dans le passé si nous y avions accès de nos jours : comme un voyage touristique. Afin de pouvoir juger et jauger le passé, comme s’il n’était pas réel. Un décor de carton-pâte, quelque chose oscillant entre le cirque de Barnum et une attraction digne de Disney. »

Le Passé, cet « autre pays » fantasmé

On décèle enfin dans le roman un regard cynique sur notre rapport au Passé, « un autre pays » (dixit l’une des voyageuses de l’avenir), une sorte de carte postale historique empreinte de nostalgie. Durant une bonne partie du livre, le personnage principal a pour mission de retrouver des touristes fugitifs. Ces hommes et femmes modernes, pétris de fantasmes romantiques, se retrouvent finalement confrontés à la violence et à l’inconfortable exotisme d’une vie au 19ème :

« Je vous ai parlé du vendeur de paratonnerres ? […] Un vendeur de paratonnerres ! Vous aurez du mal à comprendre, mais pour moi, c’était excitant ! […] Mais vous savez qui était le professeur électro ? C’était un vieux juif aux yeux jaunes, avec une veste bleue qui empestait, presque un mendiant. Tellement soûl et cinglé qu’il arrivait à peine à prononcer son boniment. » Ce à quoi Jesse répond, sans réellement comprendre l’enthousiasme de la fugitive du futur : « Décevant, en effet. »

Voilà pour le sens. Quant à la dimension SF dans le roman, en définitive, elle s’estompe d’elle-même. Wilson réussit, par son écriture calme et empathique, à raconter une belle histoire affranchie du genre. L’histoire de deux humains qui n’entreront jamais dans l’Histoire officielle.


Titre : La Cité du futur
Auteur : Robert Charles Wilson
Editeur : Denoël
Collection : Lunes d’Encre
Publication : 1er Mai 2017

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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