C’est l’un des noms qui vient immédiatement à l’esprit quand on part à la recherche d’une bonne oeuvre de SF contemporaine (à l’image du recueil Axiomatique de Greg Egan). Le Bélial’ alimente les bibliothèques de passionnés de littérature spéculative depuis 1996, plaçant cette maison d’édition aux avant-postes des évolutions du genre. J’ai donc posé quelques questions à Olivier Girard, fondateur du Belial’ et de la revue connexe Bifrost, pour comprendre ses partis-pris éditoriaux et bénéficier de son regard sur le rapport de notre société à la Science-Fiction, à l’aune de la 4ème révolution industrielle…

HAH : Quelle est la particularité du Bélial’ par rapport aux autres maisons d’éditions dans les domaines de l’Imaginaire ?

La première des particularité de la maison, c’est de publier, en plus de nos collections de livres, une revue, Bifrost. C’est aujourd’hui unique dans le paysage éditorial français, et c’est fondamental au sein de l’architecture éditoriale du Bélial’.

La revue de Science-Fiction BifrostL’autre particularité, qui découle de la première, c’est notre appétence toute particulière pour la forme courte, nouvelles ou courts romans (les fameuses novellas, comme disons nos amis anglo-saxons). Ça ne nous empêche pas de publier quantité de romans « classiques », bien entendu, mais nous proposons aussi énormément de nouvelles, à travers la revue Bifrost, évidemment, mais également via quantité de recueils, peut-être deux ou trois par an, en général, un chiffre non négligeable au regard de notre production annuelle, soit une quinzaine de titres (les derniers en date étant Aux comptoirs du Cosmos de Poul Anderson et Danses aériennes, Nancy Kress, qui paraîtra fin novembre).

Revue et recueils auxquels s’ajoute la collection « Une heure-lumière », exclusivement dédiée aux courts romans, une distance qui constitue pour moi le format roi en matière de SF et de littérature de genres en général…

Enfin, question genres à proprement parler, nous publions surtout de la SF, du Space-Opera et/ou pas mal de Hard SF (Greg Egan, Nancy Kress, Peter Watts…), une SF en prise directe avec le monde d’aujourd’hui via les questions qu’elle aborde et qui ouvre des fenêtres sur demain à travers le prisme de la science. C’est cette SF bien spécifique qui me passionne le plus. Celle que je trouve la plus propice au vertige… La plus riche d’un point de vue thématique.

On publie en revanche très peu de Fantasy (cette littérature m’intéresse, mais son aspect répétitif, redondant, parfois, me lasse). Ça nous arrive, mais c’est rare.

En résumé, nous publions principalement de la SF, Hard SF et/ou SF spatiale, et le Bélial’ est sans doute l’éditeur à proposer le plus de nouvelles et de courts romans au sein du paysage éditorial francophone actuel.

HAH : Comment sélectionnez-vous les auteurs que vous éditez — autrement dit, quels sont vos critères d’appréciation ?

A l’image de tous les autres maisons, je pense : en fonction de nos goûts et de la ligne éditoriale évoquée plus haut.

Nous publions peu d’auteurs francophones. Ce n’est pas un choix, mais ce que nous recevons (environs 700 manuscrits pas an), s’échelonne entre le mauvais et le très mauvais. C’est comme ça. Lorsque j’ai créé Bifrost (et le Bélial’, par extension), je voulais en faire une machine à accoucher des auteurs. Je n’y suis jamais parvenu, sauf à de très rares exceptions. Je considère aujourd’hui que la production francophone est globalement médiocre en matière de SF… Je le regrette, et à chaque fois que je dis ça, les réseaux sociaux bruissent de ricanements et de reproches, mais c’est pourtant la vérité…

Je considère aujourd’hui que la production francophone est globalement médiocre en matière de SF…

Bref, et pour en revenir à la question, on suit nos auteurs francophones du début et qui ont grandi avec nous (Thomas Day, Thierry Di Rollo…), ceux qui nous ont rejoint (Laurent Genefort), les très rares qu’on a jugé dignes d’intérêt et que nous avons réussi à faire éclore (Stéphane Przybylski). Mais force est de constater qu’on publie énormément de traductions. Ce n’est pas un choix. Ce n’est pas non plus lié à une idée fausse très répandue qui veut que les anglo-saxons vendent systématiquement plus que les francophones (quantité de titres au Bélial’ disent le contraire). C’est juste lié à la qualité de ce qu’on nous propose.

Après, question tambouille interne, le processus de décision est très collégial. On lit, on discute (Erwann Perchoc, Pierre-Paul Durastanti, Quarante-Deux et moi), on réfléchit… Et on publie. Avec toujours le souci de cohérence éditoriale lié à ce que j’évoquais plus haut et à une idée assez précise de ce qu’on arrive à vendre (la SF ambitieuse, voire exigeante).

HAH : Quelles sont les œuvres de SF phares de votre maison cette année – et à venir ?

Outch ! Ce genre de question, c’est pénible, parce que si cite pas tout notre programme, les oubliés vous tombent dessus en pluie fine…

Le Dragon de Thomas Day aux éditions Le BélialDisons pour faire simple que l’ensemble du programme des douze prochains mois dans la collection « Une heure-lumière » me semble assez renversant dans sa globalité, à commencer par le prochain titre, Issa Elohim, d’un certain Laurent Kloetzer, à paraître en février 2018 (ce sera de fait le deuxième auteur francophone accueilli dans la collection, après Thomas Day et son Dragon).

Dans un tout autre registre, le nouveau roman de l’américaine Kij Johnson, La Quête onirique de Vellitt Boe, en février 2018 aussi, vaut le détour. C’est un texte magnifique, très habile, très riche, très… féminin, en fait, ce qui n’est pas la moindre des gageures pour un récit se passant dans le monde des rêves créé par Lovecraft, auteur chez qui, comme chacun sait, les femmes occupent, disons… une place secondaire. Il s’agit qui plus être d’un livre illustré — Nicolas Fructus a fait un boulot génial, tant en couverture que sur les intérieurs… Pour mémoire, le précédent titre de l’auteure, Un pont sur la brume (paru chez nous en 2016) a raflé le Grand Prix de l’Imaginaire 2017.

Après, nous publierons en 2018 deux titres de l’anglais Eric Brown, l’une des plus éminentes figures de la génération Interzone (Greg Egan, Ian R. MacLeod, Paul J. McAuley, Stephen Baxter, etc), mais éditorialement en jachère par chez nous depuis trop longtemps : le premier, un court roman fix-up dans la collection « Pulp » dirigée par Pierre-Paul Durastanti, Les Ferrailleurs du vide, un space op’ débridé et fun ayant partiellement été publié dans les pages de Bifrost, ainsi qu’un très gros, très ambitieux recueil dans la collection « Quarante-Deux » (où nous avons déjà publié La Ménagerie de papier de Ken Liu, Au-delà du gouffre de Peter Watts, et bientôt Danses aériennes de Nancy Kress).

Pour le reste, l’un de nos très gros enjeux 2018, c’est doute aucun Complainte pour ceux qui sont tombés de l’anglais (encore !) Gavin Chait, un premier roman de pure SF hyper ambitieux, très littéraire, traduit par Henry-Luc Planchat, qui prend pour cadre l’Afrique du XXIIe siècle tout en explorant le devenir de l’humanité à court terme. C’est un roman humaniste, très dur mais aussi très positif, chargé d’espoir… J’ai adoré ce livre ; je croise les doigts…

Il y aura bientôt un nouveau roman de Thierry Di Rollo, un magnifique recueil de Laurent Genefort, un autre très beau recueil d’Ursula K. Le Guin, un énorme projet autour de Jack Vance, la suite de La Hanse Galactique de Poul Anderson, sans oublier, un peu plus tard, ce qui sera alors sans doute notre plus gros enjeu depuis longtemps, la série Terra Ignota d’Ada Palmer, qui fait l’événement outre-Atlantique et dont on attend beaucoup…

HAH : Depuis la création du Bélial’ en 96, comment voyez-vous l’évolution de la SF en France et dans le monde, notamment avec les révolutions scientifiques / technologiques qui s’accumulent et s’annoncent ?

C’est un vaste sujet. La SF en tant que genre ? Du point de vue des auteurs ? Au regard du Bélial’ ?

Disons en tout cas, pour faire simple, que nous avons connu en France une période dorée, une espèce de renouveau au niveau des auteurs, des thématiques, des talents, entre le milieu des années 90 et celui des années 2000, avec les Serge Lehman, Laurent Genefort, Roland Wagner, Thomas Day, Ayerdhal, Sylvie Denis, Jean-Claude Dunyach, Catherine Dufour, Jean-Jacques Nguyen, Francis Valéry, Claude Ecken, Jean-Jacques Girardot, Xavier Mauméjean, Fabrice Colin, etc.

Certains nous ont quitté, d’autres ont arrêté d’écrire (de la SF, en tout cas), sont partis vers d’autres horizons. La nouvelle génération se fait attendre, pour dire le moins, et ce alors qu’il me semble qu’en anglo-saxonnie (aux Etats-Unis, surtout), cette génération est là, et elle envoie du bois… Sincèrement, pour l’heure, en France, en terme de production, de densité, de qualité, c’est pas hyper enthousiasmant.

D’un point de vue plus commercial, plus éditorial, les années 2000 ont connu le raz-de-marée de la Fantasy qu’on sait, avec, dans son écume, tout un tas de pseudo phénomènes marketings tels que la bit’lit. Cette vague reflue à l’heure actuelle.

La SF commence à nouveau à bénéficier d’un peu plus d’espace (en librairie en tout cas). On verra ce que ça donne (pour peu que les auteurs francophones se bougent, produisent, inventent, mettent peu ou proue leurs tripes sur la table de travail, ce qui n’a rien d’acquis).

On a aujourd’hui un besoin fondamental de gens qui réfléchissent à demain, des gens qui anticipent, qui se projettent, qui décryptent, qui alertent mais aussi proposent. A mon sens, c’est une énorme opportunité, une vrai chance.

Pour le reste, il est vrai que nous vivons dans un monde de science-fiction, avec ce sentiment que les choses vont de plus en plus vite. La SF est passée des marges au centre du débat. Elle est devenue mainstream (il n’y a plus guère que les caciques germanopratins à ne pas s’en être aperçu). C’est un défi à relever pour les auteurs (francophones, encore une fois, car j’ai vraiment le sentiment qu’ailleurs dans le monde, chez les anglo-saxons, je l’ai dit, mais aussi en Asie par exemple, les choses sont intégrées, lancées, et que ça bouge énormément), et il est crucial.

Je veux dire par là qu’on a aujourd’hui un besoin fondamental de gens qui réfléchissent à demain, des gens qui anticipent, qui se projettent, qui décryptent, qui alertent mais aussi proposent. A mon sens, c’est une énorme opportunité, une vrai chance. Mais ça demande beaucoup de travail, un énorme sens du récit, évidemment, beaucoup de connaissances techniques, scientifiques, mais aussi une vraie capacité à l’enchantement. Je pense que les auteurs de SF on un devoir de réenchantement du monde. Ceux qui mèneront ce combat auront tout à y gagner, et nous avec…

HAH : Si des aliens débarquaient sur Terre, quelles seraient les 3 œuvres de SF que vous leur recommanderiez ?

Partant du principe que pour des extraterrestres, tout œuvre serait sans doute considérée comme de la SF par principe, ce n’est sans doute pas des récits de SF que je proposerais. J’aurais plutôt tendance à leur faire lire Voyage au bout de la nuit, Au Cœur des ténèbres et Molloy.

Quant à leur faire lire un texte de SF à proprement parler, disons que je tenterais Martien Go Home !, histoire de tester leur humour…

Illustration en couverture signée Manchu pour L’Enchâssement (Le Belial’). Merci à Olivier Girard pour le temps pris à répondre à cette ITW.

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

3 Comments

  1. Merci pour cette interview !
    J’ai noté Ada Palmer pour 2018… 😀 (entre autres !)

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  2. Peut-être à nuancer en se demandant quelle science-fiction est devenue « mainstream »…
    Et pour abonder dans le sens de ce qui est dit sur la capacité de projection et de réflexion :
    « Littérature à potentiel heuristique pour temps incertains : la science-fiction comme support de réflexion et de production de connaissances », Methodos, n° 15, 2015. URL : http://methodos.revues.org/4178

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