Voilà un roman qui s’inscrit dans la lignée des grandes œuvres d’Anticipation. Anna Starobinets, journaliste et écrivaine russe considérée dans son pays comme la « reine de l’horreur », réussit avec Le Vivant à remettre au goût du jour la SF anti-totalitariste en y greffant les possibilités effrayantes de la révolution numérique. Le Vivant a obtenu un Prix des Utopiales en 2016. Amplement mérité… Malgré la frustration que j’ai pu ressentir par moments.

C’est parti pour une critique en profondeur.

Un roman héritier de 1984 et de Matrix

Le Vivant, un roman de Dystopie transhumaniste écrit par anna StarobinetsQuelques siècles après un effondrement civilisationnel mystérieux, l’Humanité vit désormais dans le plus parfait équilibre. Tout cela grâce à un événement qui a changé la face du monde : la « Nativité ». Référence spirituelle, elle est la génèse d’une société en réseau, strictement limitée à 3 milliards d’humains éternels.

Dans le futur, « La Mort n’existe pas ». Un mantra répété par les personnages en guise de salut, que ne renieraient pas les fondateurs de Google.

Le Vivant est glaçant. Glaçant dans l’atmosphère aseptisée du roman, glaçant dans la vision du futur qu’il développe au fil des pages. Il y est question d’un contrôle absolu assuré par la technologie post-humaniste et un réseau social mondial, au sein duquel la dissidence est tout simplement annihilée dans l’œuf, puisque détectée spontanément.

« Si vous voulez vous faire une image du futur, imaginez une botte piétinant un visage humain. » Oubliez la botte, même si la « Thinkpol » (Police de la Pensée) de 1984 se retrouve dans le « S.O.P. » (Service d’Ordre Planétaire) du Vivant. Dans le futur d’Anna Starobinets, Big Brother n’a – quasiment – pas besoin d’user de la force, ou d’épier ses citoyens via la technologie de surveillance désuète du Télécran. Car Big Brother est le « Vivant ». Il s’appuie sur le « Système », un programme que l’on prétend auto-généré, régulant le fonctionnement du Vivant et de ses différentes « strates » de réalités.

Tout le monde est connecté au Socio (le réseau social planétaire), pleinement intégré au « Vivant ». Les humains sont désormais comme les termites : en parfaite cohésion sociale, organisés en niveaux de classes. Cette métaphore se retrouve en fil rouge du roman. Mais peut-on lutter contre un « Système » dont on fait partie physiquement et cérébralement ?

Question rhétorique.

L’Intelligence Collective n’est plus une utopie. C’est une perversion sociale ultime dans lequel l’individu n’est qu’un composant, un « incode », comme l’imagine Anna Starobinets. Jusqu’au jour où, miracle, un enfant sans « incode », surgit dans cette fourmilière et perturbe l’équilibre du Vivant. Cet enfant est nommé « Zéro ». Tantôt paria, tantôt objet d’étude, Zéro est placé avec les « corrigés ».

Face à cet événement improbable, un co-détenu de la maison de correction, Cracker, va voir en lui l’opportunité de réaliser son grand projet : détruire le Socio, ce « monstre » coupable de l’asservissement cérébral de l’Humanité.

La filiation au chef-d’œuvre des frères / sœurs Wachowski et au roman d’Orwell tombe sous le sens. Société totalitaire omnisciente, dissidence, contrôle de la pensée, transformation du langage, personnage « élu », matrice numérique, plongée dans de multiples couches de réalité… Anna Starobinets fusionne brillamment tous les thèmes de ces dystopies majeures de façon à nous alerter sur les conséquences probables d’une société gavée de distractions numériques et de l’idéologie transhumaniste de certains membres des GAFA.

Ce qui n’est pas sans effet négatif sur la lecture, mais j’en parlerai plus bas dans l’article.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

C’est un peu la question qui se pose à la lecture du Vivant. Ironie de l’histoire, c’est aussi le cri du cœur d’anciens ingénieurs / designers de Google et de Facebook, perclus d’états d’âme devant le rôle qu’ils ont joué dans la naissance de l’économie de l’attention.

Alors que s’est-il passé dans le futur dépeint par Anna Starobinets ? Un désastre sanitaire mal interprété par les humains les a poussés à exterminer la quasi-totalité des espèces animales de la planète, et la population a commencé à se « comprimer ». Autrement dit, à s’éteindre. Jusqu’au moment où un(e) groupe / gouvernement / corporation non identifié(e) « a procédé à une opération massive d’implantation cérébrale. Tout le monde a été connecté. »

« En neuf mois de Grande Compression, l’Humanité a exterminé pratiquement tout son bétail, ses animaux domestiques ainsi que la plus grande partie de ses animaux sauvages et oiseaux. […] Au moment de la Nativité du Vivant, nombre d’espèces animales avaient disparu pour toujours de la surface de la Terre. […] Le lien entre la Grande Compression et la Nativité était évident pour lui, mais évident d’une manière différente, pas la même que pour tous les autres. Il ne considérait pas le Vivant comme notre sauveur. Il le voyait comme un monstre. Il concevait la Grande Compression comme une sorte de période de gestation, au cours de laquelle l’embryon s’était formé. […] Autrement dit, Cracker pensait que son travail avait fait naître le Vivant, qu’il en était le seul et unique responsable. »

Ainsi est né le « Vivant », organisé par le « Système », animé par le « Socio », régit par ses codes linguistiques en acronymes, tels que « CMP » (« Coefficient de Menace Potentielle »), « GVESP » (« Gloire au Vivant et à ses Parties ») ou « VEZP » (« Va en Zone de Pause ») . Beaucoup de concepts s’imbriquent dans ce roman, obligeant le lecteur à faire le lien, à les définir, d’autant plus que Starobinets joue sur le mystère. Lorsque Zéro évoque le « Système », par exemple :

« C’était un programme que personne n’avait écrit – du moins personne parmi les vivants – et qu’il était impossible de contrôler. Il était apparu juste après la naissance du Vivant et se trouvait depuis lors en mode invisible, ne s’ouvrant qu’aux élus, aux membres du Conseil (et encore pas à tous) ainsi qu’aux tout meilleurs plongeurs. »

Le génial Cracker, autrefois appelé le « Fondateur », a très rapidement compris que son programme s’était transformé en une puissante arme dictatoriale, offrant à ses maîtres une emprise totale sur les esprits, mieux, sur la Vie. C’est pour cette raison qu’il « avait envoyé le message de Frankenstein – un virus censé désinstaller le Socio et anéantir le Vivant encore nourrisson. Le message commençait par ces mots : le monstre que j’ai créé doit mourir. »

Le Meilleur des Mondes revisité

Critique sans voile de la logique post-humaniste et du diktat mental des médias sociaux, Le Vivant est aussi une réinterprétation du système des castes de Huxley ou des monades de Silverberg. Là aussi, l’autrice joue sur la métaphore de l’Unité parfaite mais clivante à travers les paroles de l’un des membres du Conseil des Sages :

« Le Vivant est comme un organisme géant, un corps unique constitué de différentes parties. Or la tête et le cul ne peuvent vivre dans les mêmes conditions, comprendre cet état de fait est d’une importance primordiale. La tête dirige, le cul se soumet. »

Evidemment, ceux qui vivent « en bas » – même si le principe de verticalité semble plus approprié aux plongeurs qui cherchent à s’immerger dans les couches de réalités les plus profondes – croient pouvoir progresser dans l’échelle sociale au fil de leurs réincarnations. Comme toujours, l’oligarchie du Vivant maintient l’espoir d’une vie meilleure en s’appuyant sur le storytelling, la propagande publicitaire et des récits symboliques, quasi-religieux.

Certains savent, et acceptent leur condition avec un certain cynisme :

« Les gens comme lui ne deviennent jamais membres de l’Association des scénaristes après une pause – quoi qu’on puisse raconter sur la flexibilité de l’invecteur de chacun. Les gens comme lui n’effectuent jamais le moindre saut de carrière fulgurant. Personne n’en fait jamais, du reste. Les gens stagnent au même niveau ou déchoient. »

Anna Starobinets décrit ici le viol des foules et leur conditionnement, en montrant comment la dictature actuelle de l’attention, occupant notre temps de cerveau disponible par une multitude de distractions, étouffe toute pensée logique et abstraite. La charge littéraire est violente par sa froideur descriptive.

Plonger dans les « strates » pour s’échapper du Réel

Le Vivant est profondément noir, pessimiste au sujet de l’Humain. Le pouvoir de la technologie ne serait rien sans notre dépendance aux drogues virtuelles : c’est grâce à leur Socio-slot directement connectée au cerveau que les humains peuvent se libérer d’un monde matériel sans intérêt.

Quand ils ne sont pas en train de suivre les aventures du « Fils du Boucher », des millions d’utilisateurs se réfugient en « Luxure ». Un univers virtuel pornographique dans lequel chacun peut laisser libre cours à son imagination, jusqu’à des perversions insoutenables pour un simple humain de Première Strate, comme Zéro.

Même ceux qui résistent intellectuellement aux principes du Vivant ne réussissent à se priver des délices offerts par le Socio et par les différentes strates. L’expérience virtuelle dépasse de loin la vie en Première Strate – comprenez le monde physique. Quand Zéro rentre chez lui, il retrouve sa compagne Cléo « dans le salon, allongée par terre, les yeux rivés au plafond : elle devait regarder une série ou écrire quelque chose dans le Journal du Vivant. Autour d’elle, le sol était jonché de cochonneries : papiers de bonbon froissés, boîte ouverte de tranqvitamines… »

Impossible donc, comme je le signalais plus haut, de s’extraire du Système. Si c’est faisable de façon éphémère, l’acte est répréhensible. Comme par exemple celui de se déconnecter du Socio (« Une déconnexion du Socio excédant trente minutes est contre-indiquée, si vous ne restaurez pas la connexion vous-même, il sera procédé à une reconnexion forcée au Socio dans quarante minutes. »), ou moins grave, de bloquer les messages publicitaires matraqués ponctuellement en Deuxième Strate : « il est impossible d’interdire ma publicité. Il semble que vous soyez en train de commettre un acte légèrement incorrect. »

Détachée de la Réalité (dans sa double signification, en tant que Matérialité et Vérité), l’Humanité a cédé sa liberté et atrophié ses capacités physiques et cognitives. Je ne parle pas ici de QI, mais vous avouerez que la concordance entre les dernières études sur le sujet et l’imagination de l’écrivaine est frappante. Bref, pauvreté intellectuelle, maladies cardio-vasculaires et obésité sont désormais la norme.

« Le corrigé Zéro possède une mémoire phénoménale en Première Strate. D’après les témoignages qui nous sont parvenus, l’« Homme d’autrefois » se caractérisait justement par une mémoire de ce type. […] Il sait lire, écrire, compter ; sa vitesse de réaction, ses aptitudes à la pensée logique et abstraite sont remarquables. »

Difficile de se figurer l’urbanisme du 26ème siècle, à l’exception de rares passages évoquant des « promenades » balisées pour les touristes en Première Strate, les immenses centres commerciaux abandonnés de Mégapolis dans les vastes zones inhabitées, ou encore les « bidonrobovilles » dans lesquels survivent des androides désormais inutiles et bugués.

« En Première Strate, les robots s’intéressent exclusivement aux courses de cafards et aux combats d’insectes. Ils n’ont pas assez de mémoire ni d’attention pour quoi que ce soit d’autre. Ils sont complètement absorbés par le peu de choses qu’ils sont capables de percevoir en deuxième strate. […] Comme des allergiques qui gratteraient leur chair enflammée, ils s’efforcent sans relâche de charger, enregistrer, réinstaller et ajouter à la liste. En vain. Leurs cellules ne fonctionnent pas correctement : elles contiennent de nombreuses erreurs d’installation et des défauts de système. »

Etrange vision de l’avenir dans lequel les robots sont des moins que rien, comme si leurs inventeurs les avaient jetés aux ordures, privilégiant finalement un tout autre modèle de l’Intelligence, non pas artificielle mais biologique et collective.

La Première Strate est donc un « lieu » insupportable à tous points de vue, tout comme l’est la Vérité elle-même. C’est ce que Zéro va découvrir dans une tirade fataliste, désabusée, alors qu’il pensait aider l’Humanité à se libérer du Vivant et du Socio.

« J’ai débarrassé les gens du mensonge – mais ils ne sont pas en mesure de supporter la vérité. […] Je leur ai donné des sages pour diriger leurs territoires, et ils se rangent sous la bannière de menteurs patentés et décérébrés. […] Je leur ai donné le droit de s’aimer les uns les autres, et ils ne savent pas aimer. Ils font exploser des bâtiments, les brûlent, tombent malades, se pendent, sanglotent, battent les plus faibles. Ils dépriment, se vautrent dans la fange, cèdent à la panique, se détruisent. Ils déclenchent des guerres pour des espaces vides, propagent des virus dans le Socio, forcent des cellules, effacent des mémoires, violent, meurent et ne se reproduisent pas. Ils se compriment. »

Une écriture originale mais parfois déconcertante

Alors oui, la vision et la créativité d’Anna Starobinets sont géniaux et provoquent forcément une profonde réflexion sur notre société actuelle. En cela, Le Vivant réussit à jouer un rôle propre à la (bonne) dystopie : nous prévenir des dérives possibles de ce que l’on présente comme des innovations, et de l’usage que pourrait en faire l’Humain.

Le double niveau d’écriture, permettant de mettre en miroir les dialogues et pensées entre les strates, fonctionne aussi très bien. Ce jeu narratif est plaisant.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser que l’autrice aurait pu adopter un style plus accessible et éviter « d’opacifier » certains passages du roman. Pour le lecteur, il y a quelque chose de frustrant à devoir relire un monologue sans toutefois être certain du sens qu’il faut lui attribuer – notamment à la fin. Et il est tout autant perturbant de n’avoir que des bribes d’explications sur des concepts originaux, jetés ici et là dans le texte…

Mais si vous ne craignez pas les lectures nécessitant des efforts ponctuels, je vous recommande d’ajouter dès maintenant Le Vivant à votre chevet. Vous ne verrez plus le futur comme avant.

Titre : Le Vivant
Auteure : Anna Starobinets
Editeur : Pocket
Date de publication : 12/01/2017
Nombre de pages : 512
Prix : 8,95€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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