Si l’on écoute les cassandres de la société numérique, les GAFAM nous connaîtraient déjà mieux que nous-mêmes. Il faut dire qu’entre le graph social de Facebook, le tracking de positions et d’activités couplés au profilage affinitaire de Google et consorts, il y a de quoi s’alerter sérieusement. Notre vie est-elle vouée à devenir totalement transparente pour les plateformes et les gouvernements ? Sera-t-il possible à l’avenir, pour chaque individu, de conserver un jardin secret ?

Cela fait plus d’un siècle que la littérature de Science-Fiction, depuis Zamiatine et ce que que l’on considère comme l’une des premières dystopies du 20ème siècle (Nous Autres), explore des futurs dans lesquels le rapport à la “privacy” est bouleversé. Les pionniers ont construit la métaphore de la “maison de verre” chère à André Breton, ou des villes de cristal. Ces précurseurs ont inspiré toute une génération d’auteur(e)s désormais classiques : Orwell, Silverberg, Boye…

Quant à nos contemporains, ils sont désormais obnubilés par l’omniscience du réseau numérique et l’exploitation des données personnelles, révolution technologique oblige. Spoiler : toutes leurs oeuvres sont des anti-utopies.

Le cauchemar prend donc des formes très différentes selon l’époque. Dictature architecturale, manipulation chimique, invasion des écrans et caméras, puis développement d’Internet et, plus récemment encore, des nano-technologies : autant de “stimuli” pour l’imaginaire des romancier(e)s et novellistes.

Mais écoutez d’abord Jean-Gabriel Ganascia (professeur expert en intelligence artificielle et en éthique des nouvelles technologies à l’UPMC) partager son point de vue sur une société “transparente”, métaphore d’un monde ultra-connecté dans lequel il serait possible de lire en l’humain comme dans une boule de cristal.

Je vous donne ensuite une belle liste de lecture, avec quelques croisements thématiques.

La ville ouverte et transparente dans la Science-Fiction

Quand Ganascia cite Breton, je pense aussitôt à Zamiatine. L’ingénieur, mathématicien et écrivain d’origine russe décrit en 1920 une société ultra-rationaliste, érigeant la vérité scientifique en dogme social. La dictature staliniste n’est pas encore née, mais comme chez les expressionnistes allemands, Zamiatine préfigure les grands bouleversements sociétaux à venir.

La ville de verre dans Nous Autres, de ZamiatineSon monde est une sorte d’open-space urbain, symbole architectural du contrôle social et de la “normalisation” individuelle : tout citoyen peut observer ses voisins depuis des édifices totalement transparents. Car la mégalopole, ceinturée d’un mur, est conçue à partir d’un seul matériau : le verre.

Comme pour l’oeuvre d’art idéale selon Breton, la ville anti-utopique de Zamiatine présente « la dureté, la rigidité, la régularité, le lustre sur toutes ses faces extérieures, intérieures, du cristal » (L’Amour fou).

Dans Nous Autres, “n’importe quel numéro a le droit d’utiliser n’importe quel autre numéro à des fins sexuelles”.

Le citoyen a tout de même “la permission d’utiliser les rideaux. Nous n’avons ce droit qu’aux jours sexuels. D’habitude, dans nos murs transparents et comme tissés de l’air étincelant, nous vivons toujours ouvertement, lavés de lumière, car nous n’avons rien à cacher, et ce mode de vie allège la tâche pénible du Bienfaiteur. Autrement, on ne sait ce qui pourrait arriver.”

Les Monades Urbaines de SilverbergSilverberg reprend à son compte la “liberté” sexuelle, dernier rempart de l’intimité et donc de la vie privée, dans son oeuvre phare, Les Monades Urbaines. Le Bonheur collectif y justifie l’échange libre des partenaires, la dépossession de l’individualité.

“Futur inhabitable”, comme aime la surnommer Gérard Klein, la monade urbaine annonce étrangement la folie verticale des villes comme Dubaï ou Abou Dhabi. “La Monade dans son intégralité vient de lui apparaître dans une vision extatique. Il la voit comme un mât gigantesque suspendu entre ciel et terre.”

La monade de Silverberg n’est rien d’autre qu’un “immense pénitencier” (C. Pinçonnat). Si tout le monde circule librement et peut s’immiscer dans la vie de n’importe quel citoyen de son niveau, la promiscuité assure à la fois la cohésion sociale et la normalisation de individus. Lesquels n’ont évidemment pas le droit de monter dans la tour : chaque étage est réservé à une caste.

Les frères Bentham et dans leur sillage, le philosophe Foucault, n’auraient pas renié cette vision d’une urbanité carcérale. Comme me l’a suggéré @Soolipsis sur Twitter, il faut regarder du côté de Naissance de la prison, Surveiller et punir, un ouvrage directement inspiré du concept architectural de la « panoptique », lui-même théorisé par les frères Bentham à la fin du 18ème siècle.

Panoptique : structure dont le principe est de pouvoir observer constamment – sans toutefois y être obligé de par l’effet dissuasif – des prisonniers depuis une tour centrale donnant une vue circulaire sur les cellules.

Panoptique

Prison sur le modèle panoptique – Par I Friman, CC BY-SA 3.0

Dans l’esprit de Michel Foucault, la panoptique devient le modèle d’une société basée sur le contrôle social, où toutes les structures-clés peuvent assurer la discipline grâce à un regard tout-puissant sur les comportements individuels.

“L’institution carcérale et à travers elle la justice moderne détient par là même des pouvoirs d’une ampleur inédite jusqu’ici, le pouvoir n’étant désormais plus concevable selon Foucault sans la relation qu’il entretient avec la connaissance de l’individu. Loin de contribuer à l’émancipation de l’Humanité, idéal hérité des Lumières, la société moderne s’apparente de plus en plus à de la surveillance organisée.” (Wikipedia)

Surveillance permanente et Voyeurisme “téléréalitaire”

Presque un demi-siècle plus tard, avec la nouvelle Canal 235, publiée dans le recueil Au bal des actifs. Demain le travail, Stéphane Beauverger aborde la surveillance sous l’angle d’une société parisienne voyeuriste, sorte de reality-show banalisé où chacun s’introduit – par l’intermédiaire des écrans – dans la vie de personnes volontaires et rémunérées par des entreprises :

“Le plan, c’était le contrat de location de cet appartement par la société PublicEye à un beau couple de garçons acceptant d’être filmés nus ou peu vêtus autant que possible. Huitième étage. Chauffage compris. Loyer au prorata des abonnements payants. Désormais, ils étaient Sofiane et Anton, sur le canal 235 de l’immeuble, matés par des milliers d’amateurs de jolies gueules et de quotidien banal.”

Voilà un futur très proche qui réinterprète avec noirceur le système de surveillance télévisuelle conçu par George Orwell dans 1984. Tout le monde connaît désormais le télécran, terminal de contrôle omniprésent au sein de la société totalitaire.

Le télécran, outil de surveillance dans 1984

“Il était terriblement dangereux de laisser les pensées s’égarer quand on était dans un lieu public ou dans le champ d’un télécran. La moindre des choses pouvait vous trahir. Un tic nerveux, un inconscient regard d’anxiété, l’habitude de marmonner pour soi-même, tout ce qui pouvait suggérer que l’on était anormal, que l’on avait quelque chose à cacher. En tout cas, porter sur son visage une expression non appropriée (paraître incrédule quand une victoire était annoncée, par exemple) était en soi une offense punissable. Il y avait même en novlangue un mot pour désigner cette offense. On l’appelait “facecrime”.”

Associé aux regards de ses concitoyens, le télécran observe n’importe qui, à tout moment, dans la même logique que la panoptique de Jeremy Bentham.

Lumière des jours enfuis, de Arthur C. ClarkeRetour en l’an 2000. Année de publication d’une oeuvre signée par Arthur C. Clarke et Stephen Baxter : Lumière des jours enfuis. Alors qu’une catastrophe menace la Terre, un magnat des médias annonce avoir créé une technologie permettant de tout voir dans le monde, à tout moment, y compris dans le passé.

Mais la “camver”, moyen de communication basée sur les propriétés des trous de ver, se révèle être plus un outil d’espionnage et de viol de la vie privée qu’une solution à l’apocalypse : “Les impacts sur la société ne tardent pas à se faire sentir ; la notion de vie privée n’existe plus, et chaque citoyen se transforme en Big Brother potentiel.” (Lionel Davoust, Noosfere)

Transparence, promiscuité, surveillance technologique et circulaire, voyeurisme : voilà les mécanismes dystopiques permettant d’annihiler la vie privée.

Pour aller plus loin sur ce thème, vous pouvez aussi lire Souriez vous êtes gérés, aux éditions La Volte. Ne l’ayant pas parcouru, je ne peux que vous dire que ce recueil traite de la surveillance généralisée, avec 17 auteur(e)s impliqués, dont de grands noms de la SF (Damasio, Ayerdhal…) et notamment Stéphane Beauverger – dont je parlais plus haut.

Obtenir la vérité et contrôler par la manipulation chimique

Castrer ou réguler chimiquement les individus pour les conserver dans un carcan social : on a vu ça dans Un bonheur insoutenable (Ira Levin), dans le film Equilibrium et – obviously – dans le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley.

Kallocaine, de Karin BoyeMais Karin Boye, auteure suédoise moins connue qu’Orwell et Huxley, avait pourtant offert à la Science-Fiction une oeuvre anti-utopique majeure : Kallocaïne. Je remercie d’ailleurs son traducteur français, Leo Dhayer, de m’avoir fait découvrir ce roman en me le faisant parvenir ! Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de lire cette oeuvre, rendez-vous sur le site des Moutons Electriques.

Kallocaïne dépeint en 1940 une société gangrénée par la surveillance collective. Mais contrairement à Orwell qui s’appuyait sur la Novlangue, Karin Boye imagine un moyen ultime pour offrir au système le contrôle total sur la pensée : un sérum de vérité.

“C’est une découverte dont j’espère que l’Etat pourra tirer grand profit, répondis-je. Un moyen pour obliger tout être humain à révéler ses secrets, toutes ses choses qu’on garde par devers soi, sous le coup de la honte ou de la peur.”

Entrer dans la tête des gens : ce n’est pas forcément avec un sérum que nous y parviendrons… Mais plus probablement grâce à la révolution technologique – DeepMind est d’ailleurs en passe d’y arriver.

L’Humanité en réseau et la fin du concept de vie privée

Et si, désormais, notre intimité se révélait librement au réseau mondial ?

« Les gens sont à l’aise, non seulement avec le fait de partager de plus en plus d’informations de tout ordre, mais ils sont également plus ouverts, et à plus de personnes. La norme sociale a évolué ces dernières années. »

Ce sont les mots de Mark Zuckerberg, lors d’une interview accordée à TechCrunch en 2010. Mais aussi le postulat de départ d’une nouvelle de Ken Liu, Faits pour être ensemble (La Ménagerie de papier – Le Belial’) : l’Humanité, ultra-connectée, accepte de partager ses données à une multinationale du numérique pour profiter du soutien de Tilly, une assistante virtuelle qui gère la vie des gens jusque dans les moindres détails. L’auteur de SF aborde une thématique assez convenue et très actuelle pour mieux questionner notre rapport à la vie privée, à l’ère du digital.

Même réflexion, bien plus poussée, avec la fable futuriste d’Anna Starobinets dont je vous parlais sur ce blog : Le Vivant. Dans un monde totalement connecté et à la population stabilisée par le système, les citoyens ne sont plus que des utilisateurs de strates virtuelles, esclaves de leurs distractions numériques et dont la vie est téléguidée, de réincarnation en réincarnation. Cauchemardesque, Le Vivant abolit définitivement la possibilité d’un espace intime, de déconnexion :

“Ma publicité : … les architectes l’emplissent de constructions extraordinaires, les paysagistes sculptent des jardins à vous couper le souffle, les urbanistes conçoivent des rues charmantes et enchanteresses, les peintres cherchent des combinaisons chromatiques intéressantes, tout cela rien que pour moi…
Ef : interdire « ma publicité »
IL EST IMPOSSIBLE D’« INTERDIRE MA PUBLICITÉ »
IL SEMBLE QUE VOUS SOYEZ EN TRAIN DE COMMETTRE UN ACTE LÉGÈREMENT INCORRECT”

Tous connectés, tous liés. On retrouve cette idée lors du troisième opus de la trilogie Spin, signée Robert Charles Wilson. Vortex (du titre du roman) nous embarque à bord du monde flottant de Vox, cité qui se définit elle-même comme une “démocratie limbique”. Véritable conscience unifiée, Vox accomplit l’horreur ultime de Nous Autres : ressentir et percevoir continuellement les pensées et les émotions de chacun, à l’échelle du collectif.

L'onde de choc, par John BrunnerJohn Brunner préfigurait ce genre de scénario avec une oeuvre que certains considèrent comme le premier roman cyberpunk : Sur l’onde de choc. Publié en 1977, ce livre conçoit une société future omnipotente, collectant des données sur les personnes et les organisations en continu, via le “Data-Net”. N’importe qui a la capacité d’accéder aux données, à condition de disposer d’un code d’accès.

Fait remarquable : Brunner serait le premier auteur de Science-Fiction à avoir imaginé le concept du “ver” informatique, malware que nous connaissons bien aujourd’hui, à l’ère d’Internet.

Cela n’empêche pas ce visionnaire d’être dans le “Mythos”, pour paraphraser Jean-Gabriel Ganascia, car en réalité… “Le Data-Net s’est finalement révélé être un outil de libération plus que d’oppression. Et les concepteurs de virus ne sont pas les rebelles luttant contre la tyrannie imaginés par Brunner, mais plutôt des nihilistes ou de simples criminels.” (Mark Bowden – Worm : The First Digital World War)

Voilà qui conclut cet article sur un beau contrepied à l’anti-utopie.

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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