« J’ai juste peur de voir les gens gâcher leur vie avec trop de jouets. J’aime les jouets, je suis entouré d’eux. Mais je ne passe pas tout mon temps avec eux. Beaucoup de gens perdent leur temps sur Internet. Nous pouvons l’utiliser comme un bon outil, nous pouvons utiliser pour nous informer… Tout ce que je veux, c’est avertir les gens, c’est tout. »

Le point de vue de Ray Bradbury sur le numérique (résumé dans cette tirade extraite d’une interview donnée à la télévision dans les années 90, puis réitéré lors d’une conférence au ComicCon) trouve un écho particulier dans les dernières études menées sur l’évolution de nos facultés cognitives.

Transformation numérique = transformation cognitive

Certains scientifiques ont déjà démontré la plasticité du cerveau humain et l’impact des écrans, des technologies, sur nos fonctionnements mentaux : « les nouveaux outils numériques auraient modifié le fonctionnement de notre mémoire, de notre attention et, plus profondément, de notre intelligence, de notre façon d’appréhender le monde et de le penser. » (La Croix)

L’Obs fait dans la question rhétorique : « pourquoi retenir par cœur quand Internet retient tout pour vous, quand votre mémoire peut être sous-traitée comme on stocke des données dans un disque dur externe ? » La mémoire des nouvelles générations (dont je fais encore partie) est progressivement externalisée, induisant des capacités de raisonnement et de pensée superficielles. A tel point que pour Jean-Philippe Lachaux, chercheur de l’Inserm, « être déconnecté, c’est comme marcher dans la rue les yeux fermés. »

Exposés à un maelstrom de stimuli informationnels et divertissants, nous n’avons plus qu’une perception fragmentée de l’information, au détriment de la linéarité qu’offraient notamment les livres. L’effet des interfaces numériques (et des contenus qu’elles offrent) serait pire sur les cerveaux en développement, puisqu’ils privilégient la gratification instantanée au détriment d’un effort plus important, plus profond.

Des professionnels de la petite enfance vont plus loin en corrélant le rôle néfaste de la surexposition aux écrans dans l’explosion des cas d’autisme chez les enfants. Tandis que les médias s’emparent d’études ayant relevé une baisse flagrante du quotient intellectuel des européens…

J’ai cru entendre « Idiocracy ».

Si cette baisse du QI (un test analysant une partie des facultés cognitives), qu’il faut considérer avec précaution au vu de la taille des panels, est constatée depuis les années 90, ses causes restent difficiles à cerner. L’environnement et les comportements de vie seraient une origine probable, mais certains pointent aussi du doigt les écrans et le « tout numérique ».

Une corrélation invalide : les pays les plus connectés, notamment en Asie, ne sont pas touchés par cette dégradation du quotient intellectuel. D’autant plus que – c’est vérifié – la transformation cognitive en cours génère de nouvelles compétences, comme la vitesse de traitement des tâches, la dextérité, la coordination entre l’œil et les membres, notamment la main…

Ceci dit… Et pour boucler avec la citation de Bradbury en introduction, en laissant Nicholas Carr (Internet rend-il bête ?) répondre à l’auteur : « Notre utilisation croissante du Net et d’autres technologies basées sur l’écran a conduit au développement généralisé et sophistiqué des compétences spatiales visuelles. Nous pouvons, par exemple, faire pivoter les objets dans nos esprits mieux que nous le pouvions. Mais nos nouvelles forces de l’intelligence spatiale et visuelle vont de pair avec un affaiblissement de nos capacités pour le traitement profond qui sous-tend l’acquisition consciente de connaissances, l’analyse inductive, la pensée critique, l’imagination et la réflexion. »

De nombreux auteurs de Science-Fiction ont vu dans les écrans et dans l’hyperconnexion un péril pour l’Humain. Aujourd’hui, ce sont les journalistes et les scientifiques qui s’alertent. C’est donc le bon moment pour se replonger dans les œuvres de visionnaires. La SF n’est-elle pas l’un des meilleurs moyens de nous prévenir ?

« Télécran », « Oasis », « Wall », « Technical Boy »… Plusieurs noms pour un même danger

En 1948, Orwell dépeint une société totalitaire sombre et passée maîtresse dans l’art de manipuler la pensée. Elle s’appuie notamment pour ça sur le télécran, un outil de propagande utilisé par Big Brother pour entrer dans la tête des gens et les contrôler. Il surveille également les actions et le discours de chacun, maîtrisant complètement tous les aspects de l’existence humaine.

Le télécran dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

Ces écrans sont partout. Il n’y a pas moyen d’y échapper. L’écran, géant et captivant, devient le « wall » dans le roman d’anticipation culte de Ray Bradbury, Fahrenheit 451.

« Wall », ça ne vous rappelle pas le « Social Wall » de Facebook ?

La télévision géante et interactive de Ray Bradbury, imaginée en 1953 (!), est ensuite au cœur d’une scène désormais célèbre du film Idiocracy. Dans un avenir lointain, environ 500 ans après notre époque, le niveau intellectuel de l’Humanité a plongé, tandis que le monde est livré aux méga-corporations.

L’emprise des écrans atteint son paroxysme dans la série Black Mirror, et particulièrement dans l’épisode 2 de la première saison.

Les écrans, l’entertainment et la gamification numérique sont utilisés comme distraction dans une société à la pensée annihilée. L’humain y est totalement abruti, comme un rongeur dans sa roue, pédalant pour obtenir sa gratification.

Une illustration glaçante de la propension qu’ont les écrans – mais surtout son pendant, l’hyperconnexion – à sustenter notre besoin de bénéfices immédiats.

De ces paradis artificiels, il en est aussi question dans le roman Ready Player One, dont l’adaptation sort en 2018 au cinéma. « En 2044, le monde est ravagé par la crise écologique et économique. Le jeune Wade, 17 ans, vit dans un bidonville fait de caravanes et de containers empilés aux portes d’Oklahoma City. Sa seule échappatoire : l’Oasis. Une réalité virtuelle où se connecte chaque jour l’essentiel de l’humanité pour fuir ses problèmes dans des mondes imaginaires. » (WeDemain).

La réalité virtuelle dans Ready Player One

Pour finir sur un best-seller de fantasy récent (produit en série et diffusé par Amazon Prime), American Gods illustre génialement notre lien d’adoration avec le numérique et la société de divertissement, via l’allégorie des nouvelles divinités : « Technical Boy » (le dieu des technologies et du digital) et « Media » (j’ai besoin de préciser ?).

Media dans American Gods

Toutes ces œuvres de Science-Fiction ou de Fantasy nous rappellent deux choses : que la SF possède un pouvoir majeur sur les autres genres – celui d’interroger notre avenir – et que la réalité rejoint de plus en plus vite la fiction.

Quand on sait que certains auteurs de SF ont été recrutés par des startups de la réalité augmentée / virtuelle, et que Ready Player One est une lecture obligatoire chez Facebook, peut-être est-il bon de s’interroger sur les avertissements de Bradbury…

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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