Note : vous lisez une nouvelle critique de @GesHel sur Human After HAL. Merci pour cette contribution.

C’est en errant sans but dans l’alcôve SF de la librairie du coin que mon regard a été attiré par un livre en tête de gondole. Une belle couverture marron / pourpre, sur laquelle un visage de profil composé de filaments semble pris entre deux skylines en opposition. Une belle illustration qui attire le regard sur Dark Matter, 12ème roman de l’auteur américain Blake Crouch.

La chose n’a rien d’évident. Même si le soin des apparences est graduellement pris au sérieux aujourd’hui, l’esthétique de la couverture de SF a connu un âge de misère, et nombre d’ouvrages de grande qualité ont été sabordés par un emballage d’une laideur sans nom, totalement grotesque – et parfois même les deux.

Mais la couv de Dark Matter mérite qu’on s’y arrête, l’arrière n’est pas mal non plus… Pour d’autres raisons. Après le synopsis d’usage, les éditions J’ai Lu ont cru bon de rajouter un commentaire censément accrocheur :

“Auteur d’une vingtaine de romans parmi lesquels la trilogie Wayward Pines, portée au petit écran par M. Night Shyamalan, Blake Crouch nous offre avec Dark Matter une interprétation moderne du thriller scientifique à mi-chemin entre Philip K. Dick et Michael Crichton.”

Autant dire qu’associer ces deux auteurs relève d’un certain surréalisme. C’est un peu comme dire « à mi-chemin entre Einstein et les frères Bogdanov ». Variante musicale : « à mi-chemin entre Freddie Mercury et Nicola Sirkis ».

Mais je m’égare.

L’histoire de Dark Matter, en très bref

Dark Matter, livre de science-fiction de Blake CrouchDark Matter relate l’histoire de Jason Dessen, professeur de physique à l’Université qui a abandonné ses recherches à la naissance de son fils. Marié à Daniela, il coule des jours heureux – bien que plane le regret de ce qu’aurait pu être devenir leur vie, s’ils n’avaient pas abandonné leurs carrières respectives.

La vie routinière de Jason bascule un soir, quand un inconnu le kidnappe pour l’emmener de force dans une usine désaffectée. Assommé, il se réveille quelques heures plus tard dans un laboratoire secret, où le personnel l’accueille en héros. Il va progressivement prendre conscience que tous les éléments de sa vie ont changé.

Jason devra prendre la fuite et affronter de multiples dangers afin de retrouver son existence et les siens.

Mon avis (et mon analyse) concernant Dark Matter

Je vais le dire tout de suite, Blake Crouch nous offre là un techno-thriller “familial” : le récit suit à la lettre la structure et le développement d’une série américaine, avec une intrigue cousue de fil blanc aussi épais que des câbles à haute tension.

L’auteur ouvre Dark Matter avec un prélude de présentation des personnages et de leur environnement, on ne peut plus clair. Puis l’élément perturbateur avec ce mystérieux agresseur dont l’auteur s’acharne à cacher l’identité – alors que n’importe quel geek rompu à la SF l’aura deviné dès les premières phrases (dès le résumé en quatrième de couverture pour être précis).

S’ensuit un état de confusion quand le héros découvre que sa vie a été bouleversée : sa femme n’est plus mariée avec lui, son fils ne semble pas exister, des inconnus disent être ses amis. Etc.

Crouch essaie de nous faire croire que son personnage (spécialiste de physique quantique et dont le travail à l’époque était de mettre en superposition d’état un objet macroscopique) n’aurait pas fait l’hypothèse que l’extrême étrangeté de sa situation ait pu avoir un rapport avec sa spécialité et ses recherches.

<spoiler alert>

Allant de périples en péripéties convenues, le héros finira par faire face à plusieurs versions de lui-même dans un combat à mort pour récupérer “sa” famille (qui est également la famille de ses autres versions). Cela aurait pu donner lieu à d’intéressantes complexités philosophiques sur l’identité personnelle, l’influence déterminante du contexte événementiel, de l’histoire, du vécu, du hasard, en rapport avec la preuve irréfutable que l’univers contient toutes les histoires physiquement possibles…

Mais Crouch expédie les difficultés philosophiques de l’existence de ces alter egos après quelques remarques à l’emporte-pièce sur le libre arbitre et les choix individuels. Les pensées et la personnalité des contreparties de Jason sont si peu décrites qu’une sorte de sous-entendu manichéen s’installe, les réduisant finalement à de simples “clones diaboliques”.

L’enjeu de cette histoire paraît également abscons. Voilà un physicien (passant à côté de la vie qu’il désire) s’acharnant à une quête scientifique qui lui permettra de retrouver l’amour de sa vie… qu’il a justement perdu en raison même de cette quête initiale.

Peut-être aurait-il été plus judicieux de lever le pied et de s’inscrire sur Meetic. Ou tout simplement d’appeler son ancienne petite amie pour lui proposer un rencard. Cela lui aurait évité d’avoir à pratiquer une tentative d’homicide sur une version de soi-même dans un univers parallèle.

</spoiler alert>

Le récit n’en est pas à une incohérence près. A commencer par le titre ! Il n’y a pas le moindre rapport entre celui-ci : la « dark matter », pour matière noire, est une hypothèse d’astrophysique bien définie. Pourtant, les éléments de science théorique permettant la possibilité de l’histoire, c’est-à-dire la physique quantique et son interprétation dans le cadre de la thèse d’Hugh Everett, ne sont qu’un prétexte ad hoc pour justifier l’action sur une variante du thème du double maléfique.

J’imagine que l’auteur a voulu choisir un titre un peu « classe » et faisant plus ou moins écho au côté “sombre” du personnage, aspect qui se manifestera plus tard dans le roman… Peut-être ! L’angle scientifique est ici réduit au minimum syndical.

Dark Matter et le Chat de Schrödinger

Le roman adosse le développement de son histoire sur l’expérience de pensée du “Chat de Schrödinger”, initialement imaginée pour mettre en évidence les difficultés de l’interprétation dominante des fondements de la physique quantique, s’agissant du problème dit “de la mesure”.

L’idée est d’isoler un chat de toutes perturbations de l’environnement extérieur, dans une boîte avec une fiole de gaz toxique et une source radioactive. Si un détecteur enregistre des radiations, alors la fiole est brisée et le chat meurt.

Les lois de la physique quantique autorisant des états de la matière contradictoires, la particule à l’origine du déclenchement du mécanisme de mise à mort de cette pauvre bête peut se trouver à la fois désintégrée et non désintégrée. L’interprétation de Copenhague aboutit à la conclusion paradoxale que le chat est lui aussi dans un état quantique superposé, à la fois vivant et mort jusqu’à ouverture de la boîte, et l’observation effective d’un état vivant ou mort.

De multiples solutions sont apportées à ce paradoxe. L’une d’entre elles est l’interprétation des états relatifs d’Hugh Everett (un scientifique qui est un véritable personnage romanesque et qui, en dehors de la science a aussi énormément contribué sans le savoir à l’imaginaire de la science-fiction). Everett considère que la physique quantique doit être prise au pied de la lettre sans adjonction d’hypothèses supplémentaires à la théorie pour satisfaire ce que nous considérons comme une image normale du monde allant de soi.

La conséquence vertigineuse de l’approche “puriste” d’Everett est que les états superposés ne disparaissent pas : ils continuent d’exister dans un/des “univers parallèles”. En fait, il n’y a pas “vraiment” d’univers parallèles ici, car les possibilités sont toutes effectives mais n’interagissent plus entre elles. Une analogie grossière pourrait être faite avec la radio :

  • objectivement, toutes les stations sont captées par l’antenne
  • elles existent toutes en même temps dans le même espace
  • vous ne pouvez cependant écouter qu’une seule station à la fois
  • ce qui n’empêche pas un auditeur assis à côté de vous, d’écouter une autre radio très différente de la vôtre

Crouch imagine un dispositif comparable, une boîte capable d’isoler son occupant de l’extérieur et de le placer en état de superposition, moyennant l’absorption d’une drogue permettant de suspendre une fonction cérébrale impliquée dans le mécanisme de perception d’une seule réalité (on ne saura rien de plus à sujet).

Le passager acquiert alors la possibilité de se déplacer dans des réalités alternatives dont “l’ambiance” est “choisie” par son état émotionnel. Une astuce grossière pour créer une tension supplémentaire dans l’histoire, car les réalités alternatives sont tout aussi caricaturales que le reste : monde ravagé par une guerre nucléaire, une pandémie, ou encore un “paradis” technologique… Ne manque que la dystopie nazie pour faire bonne mesure.

Il y a ce stade une incohérence assez vive que l’auteur ne prend pas même la peine de camoufler. La boîte semble avoir la capacité de se “téléporter” dans des réalités où aucune version d’elle-même n’existe (par exemple, une réalité où le labo n’existe pas et est remplacé par un champ, un parking souterrain en ruine, etc).

Faut-il lire Dark Matter ?

Contrairement à la “réclame”, nous sommes à des années-lumière de la virtuosité d’un Philip K. Dick, et assurément sur un terrain “Crichtonien”. Dark Matter est un roman de gare simpliste et sans surprise, écrit au hachoir et qui ne s’encombre pas de subtilités. Comme à l’accoutumée dans ce genre d’œuvres “Crichton like”, il y a peu d’ambition fictionnelle et conceptuelle, l’histoire n’est qu’une simple collection de situations prétextes à l’action (ou à la gesticulation).

Avec des prémisses laissées-pour-compte , sans aucun développement, inconsistante, l’idée de base, la réalité des univers alternatifs et le moyen de s’y rendre, devraient susciter une réflexion presque permanente quant à ses conséquences, avoir un impact si fort que ces effets sur l’individu et le monde seraient extrêmes, profonds et transformateurs.

Rien de tout cela ici.

L’intrigue se développe dans une sphère étroite et calibrée pour que le lecteur puisse s’identifier aux personnages. Cette fameuse “identification” semble être une sorte de fétichisme littéraire, parce qu’il n’est pas certain que la notion soit une évidence dans la science-fiction – mais c’est un autre sujet.

J’admets malgré tout que ça ne marche pas si mal. Dark Matter se lit facilement, avec un plaisir suffisant pour parvenir au point final. S’il n’y a pas grand-chose ici à se mettre sous la dent narrativement et conceptuellement, a minima le rythme et la métrique sont parfaitement maîtrisées.

À lire ? Plutôt attendre l’adaptation TV / Ciné.

Titre : Dark Matter
Auteur : Blake Crouch
Editeur : J’ai Lu
Nombre de pages : 346
Date de publication : 04/01/2017
Prix : 19,90€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

One Comment

  1. Voilà un livre que j’ai envie de lire depuis sa sortie mais que je repousse et ta chronique me laisse dans cet état de oui mais non ou de non mais oui ! 😀

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