Note : cette critique est la troisième de @GesHel sur Human After HAL. Merci à lui pour cette nouvelle contribution.

Le recueil de nouvelles est le format idéal pour se faire une idée des qualités d’un auteur. Avec Au-delà du gouffre, on entre dans l’imaginaire de Peter Watts par la grande porte.

Les mondes de Watts ne sont pas plus noirs que la réalité

Au-delà du gouffre, roman de Peter WattsLa quatrième de couverture le situe “quelque part entre Egan et Chiang” : disons tout de suite que cette place n’est pas usurpée et Watts tient les promesses sous-entendues par cette position.

Il s’agit de son premier recueil en français, incluant 16 nouvelles de Hard-Science d’un écrivain lui-même Phd en biologie marine. Sa prose est souvent brutale ; la chair se mêle au métal, l’esprit au silicone avec l’élan d’un matérialisme de conviction qui ne ressent pas le besoin de sacrifier au mythe de la nature humaine.

Ainsi, l’auteur (comme il l’explique lui-même dans la postface) est souvent taxé de déprimant, noir ou dystopique alors qu’il se voit plutôt comme un optimiste en colère. Ce qui finalement est assez paradoxal quand on connaît comme lui les résultats de la neurobiologie et de la psychologie expérimentale.

Une autre raison peut aussi expliquer cette réputation d’auteur dystopique. Énoncer certaines vérités factuelles sur la réalité de la conscience humaine a un rapport évident avec la dystopie : car notre conscience n’est plus que le résultat de processus aveugles et darwiniens la privant de l’illusion de contrôle qu’elle entretenait jusque-là, la mythologie du libre arbitre ne pouvant plus jouer sa partition mémétique au sein de l’individu et de nos sociétés. Dans les deux cas, le libre exercice est bridé, manipulé et contraint par des forces extérieures (l’état ou la biologie), et dont il est la marionnette plus ou moins consciente.

Les mondes de Watts ne sont pas plus noirs que la réalité – moins en fait d’après l’auteur. Celui-ci défend l’idée que la dystopie est déjà actée dans nos civilisations contemporaines, dont les “institutions financières recrutent des profils sociopathes” pour plus d’efficacité, où “des guerres peuvent être menées pour des motifs économiques”. Watts explique que son imaginaire, pour être plausible, doit tenir compte de l’état du monde et que cette noirceur narrative qu’on lui attribue n’est qu’une question d’héritage historique avec lequel ses protagonistes doivent composer.

Nous pourrions rajouter qu’un monde plausible est toujours complexe et mû par des intérêts contradictoires. Watts le construit suivant cette logique et développe des personnages excessivement lucides : ce qui entretient cette impression de cynisme tragique soutenue par une écriture qualifiée de “viscérale” par Jonathan Crowe dans son analyse à la toute fin du livre. Aucun terme n’est mieux adapté au style de Watts ; ça palpite, ça saigne, respire et suffoque parfois. L’auteur expose symboliquement ses viscères en exhibant celles de ses protagonistes.

16 nouvelles de Hard-SF par un “optimiste en colère”

La première nouvelle, Les Choses, est aussi une fanfiction du film de Carpenter (on pourrait se demander dans quelle mesure ce film à influencé son imaginaire). Mais l’écrivain adopte le point de vue de la créature ; cette créature “lamarckienne” par excellence, produit de l’association mutuellement profitable de cellules complexes, ne cesse de se questionner sur la nature de ces “peaux” dont l’intelligence ne se trouve pas distribuée dans tout le corps – comme c’est le cas pour la vie dans le reste de l’univers, réduisant au passage le darwinisme à un épiphénomène régional – mais localisé dans cet écœurant “cancer pensant” (le cerveau).

“Voila donc comment cela fonctionnait. Voila donc comment ces peaux vides se déplacaient de leur propre volonté, et pourquoi je n’avais pas trouvé d’autre réseau a intégrer. C’était la : non point distribué dans tout le corps mais enroulé sur soi même, sombre, dense et enkysté. J’avais trouvé le fantôme dans ces machines. J’en ai eu la nausée. Je partageais ma chair avec un cancer pensant.”

Car le cerveau refuse obstinément de fusionner et essaie même de la tuer (lui faire la peau justement). Irréductibilité ontologique des points de vue qui ne manque pas d’un certain humour.

Cette nouvelle peut être mise en regard de la postface “un optimiste en colère” et être interprétée comme l’idéal métaphysique de l’auteur. On y trouve l’idée qu’une vie fonctionnant sur les principes qu’il esquisse serait la forme la plus logique et efficace pour survivre dans l’univers, où la mort ne serait rien de plus qu’une perte de mémoire… En somme, une vie “sensée” à la place d’un darwinisme sans pilote et contre-productif pour sa propre existence.

Chez Watts, la nature n’est pas bien faite (simple hypothèse de ma part) !

Les autres récits s’articulent autour des thèmes de l’évolution, de la mutation inévitable, de la compétition pour la survie, du conflit guerrier avec :

  • Ambassadeur (le darwinisme social à l’échelle de la galaxie)
  • L’île (la manière pour un “dieu” d’éliminer la concurrence)
  • Le Colonel (une humanité en fin de règne prise en tenaille entre des extraterrestres mystérieux et des intelligences collectives humaines pas moins incompréhensible)
  • Malak (les “réflexions” d’un drone “ange de la mort” au bord de la conscience de soi, peut-être une allégorie de la nation en situation de guerre)
  • Nimbus (nettoyage de la pollution humaine)

Egalement, le rapport à soi sans concessions poétiques, la croyance, le traumatisme, que l’on retrouve dans :

  • Un mot pour les païens (stimulation transcrânienne et fanatisme induit par le silence de Dieu)
  • Chair faite parole (uploading “faible”)
  • Les yeux de Dieu (l’exposition publique des pulsions)
  • Hillcrest contre Velikoski (la vérité peut-elle être condamnable ?)
  • Une niche (le traumatisme devient une adaptation essentielle)

Maison, la nouvelle la plus courte du recueil, s’avère aussi la plus dure. Dans celle-ci Watts montre à quel point l’esprit est contextuel, la pensée consciente structurée au sein du “collectif” humain, et l’effet de dislocation du moi par la véritable solitude.

Il y a aussi des moments de mysticisme matérialiste dans la nouvelle Le Second avènement de Jasmine Fitzgerald (l’après-vie selon Frank Tipler… une nouvelle a fort potentiel, qui mériterait un développement plus important) ou dans Eclat (une révélation sur la différence entre déterminisme et destinée).

Le “sense of wonder” n’est pas en reste : Watts nous décrit des sphères de Dyson biologiques, des plongées vers la surface du soleil ou dans des géantes gazeuses “habitées”, un ciel vivant, et même une sirène… Comme chez tout auteur de talent, le décor est de circonstance, appuyé par un fond dense, savant et toujours occasion à réflexion.

Si les férus de Hard-SF sont en territoire conceptuellement connu et n’y rencontrerons pas de difficulté particulière (avouons qu’Egan a ratissé le terrain métaphysico-philosophique de manière extrêmement large), le mode de narration de Watts pourrait créer quelques désorientations passagères par la manière qu’il a de nous jeter sans ménagement dans ses univers et de disperser la résolution de l’action en cours par des digressions plus ou moins longues.

Et pourtant, au bout de quelque temps, on comprend que c’est là la structure d’écriture de l’auteur (plutôt efficace pour maintenir l’attention) et non une erreur de construction.

De cette première immersion en eaux profondes Wattsiennes, j’attendais beaucoup. Et mes attentes ont été comblées ! Peter Watts est résolument un écrivain de haute volée.

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Titre : Au-delà du gouffre
Auteur : Peter Watts
Editeur : Le Belial’
Nombre de pages : 480
Date de publication : 14 novembre 2016
Prix : 23€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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