Une bombe. C’est ce que nous a offert Jean-Luc Marret avec Guerre Totale. Le ton est donné dès les premières pages : ce bouquin sort de l’ordinaire. Guerre Totale est hors-norme à tout point de vue, et le lecteur, qu’il abandonne au bout de quelques pages ou s’abandonne à la lecture, n’en ressort pas indifférent. Personnellement, je le classe déjà dans mes romans favoris ; à tel point que j’ai peur d’en faire la critique.

Mais allons-y. Parce qu’il faut absolument que vous preniez le risque d’ouvrir ce bouquin.

Ce que dépeint Guerre Totale

Guerre Totale, de Jean-Luc MarretJean-Luc Marret imagine un pays, ou une “zone de merde” pour le reprendre, l’Albanistan, en conflit contre l’ennemi intérieur (l’opposition) et extérieur (la Serbie). Mais c’est un tel bordel international qu’on ne sait plus qui affronte et soutient qui dans cet affrontement mondialisé. On plonge dans une sorte de marasme belliqueux globalisé à travers des bribes d’informations enchaînées à la manière d’un zapping télé.

Ça, c’est pour le “décor”.

Pour l’histoire, si tant est que l’on puisse la définir comme ça, on s’efforce de suivre les aventures d’Ali Karaté (il faut lire le roman pour comprendre que tout n’est que foutage de gueule) et de quelques personnages “secondaires” (le commandant Zobsky ou Travis Lovejoy, agent de la CIA semble-t-il).

Entre deux, des morceaux de violence insensée pour nous donner un aperçu assez sombre de l’Humanité qui part en couille. Je ne vous en dis pas plus.

WTF World ?

Cette vision d’une époque insituable, dans un pays imaginaire sur une mappemonde réaliste, ressemble à une version ravagée de notre société moderne. Pour cette raison, on peut le lire comme un roman expressionniste (Sur les Falaises de marbre), un cri dystopique et satirique des sociétés menacées par l’escalade de militarisation et de terreur.

“Les bombes guidés par laser éventrent les gares, les hôpitaux et les écoles maternelles. Les officiers fuient. Les cannibales urbains se précipitent sur les réfugiés démunis. […] Un jeune publicitaire avait trouvé un slogan opportun : la “purge éthique”, grâce auquel des populations traversées de principes moraux satisfaisaient leurs inhibitions. Et leurs élans sadiques. La violence est acceptable quand elle donne bonne conscience.”

L’absurde totalitaire y est poussé à son paroxysme, les personnages et les situations virent à l’étrange, au détraqué, au rire fou et sadique. Le style violent, oral, hyperactif de l’auteur déclenche tantôt le rire, tantôt l’ahurissement. C’est jouissif, hallucinant, bourré d’humour noir et d’une écriture aussi brutale et hystérique que l’horreur incroyable de la purge qu’elle rapporte et commente. C’est la force et le défaut de l’auteur qui, à force d’éructer les mots et de torturer les phrases dans des logorrhées verbales portant en elles-mêmes la démence de la Guerre Totale®, fait de notre lecture une véritable “prise de texte”.

L’auteur nous emporte dans un tourbillon d’aliénation et de vice systémique, sans la moindre pitié pour la nature humaine. Sexe et Guerre sont deux saloperies indissociables, toutes deux marquées par la violence, le sang, les sécrétions… “Castration !” éructent les protagonistes à tout bout de champ. On est là en pleine “boucherie façon Starship Troopers dans un univers totalitaire et absurde à la Brazil”, pour reprendre les mots d’abitbol84 sur Babelio.

La médiatisation filtre, embellit la fange de l’humanité, notamment dans cette scène ahurissante où une troupe albanike joue face aux caméras du monde entier une charge de bravoure factice, façon cavalerie napoléonienne.

“PAGADAM PAGADAM PAGADAM… Des hommes s’accrochaient aux crinières, aux rênes des chevaux, des hommes s’accrochaient à n’importe quoi… PAGADAM PAGADAM PAGADAM… Un type, depuis 300 mètres, avait le pied coincé dans un étrier et était traîné par son cheval comme un vieux sac. La plaine lui tapait le cul…”

Dans Guerre Totale, l’auteur caricature constamment la marchandisation qui corrompt tout, glorifie, exalte la guerre et ses clichés d’héroïsme, sa photogénie, et le capitalisme qui sponsorise la violence comme un programme Netflix ou une émission en prime time.

“La bière Dark Winter Lager© est fière de vous offrir ce moment épique ! La bière Carl Schmidt© – toute la Bavière à portée de main – partenaire de l’Union Patriotique, vous souhaite une joyeuse Guerre Totale© !”

Et puis il y a le sarcasme permanent, la raillerie face à l’absurde, avec de nombreux passages censurés (dans le style “redacted”) par des organisations aussi disparates que ridicules, parodies extrêmes de la multiplication des groupes extrémistes de notre époque. La violence passe aussi par le grand n’importe quoi des “fronts”, “groupes”, “mouvements”, “autorités”, “églises” en tout genre…

Bref, ce putain de bouquin est cynique, subversif, ovniesque ! Un grand livre qui vous place dans une posture critique invraisemblable : est-ce génial ou du pur “kitsch sanguinolent” (pour reprendre les mots de Walter Jens) ?

Je me demande, par-dessus tout, comment un tel roman a pu passer sous les radars de la mediasphère littéraire et de genre.

Tiens, pour finir, quelques punchlines qui démontrent le talent d’écrivain et l’humour noir de Jean-Luc Marret – et qui m’ont déclenché des rires inattendus au fil des pages :

“D’instinct, il serra un peu les fesses – une manifestation localisée de l’instinct de survie.”

“Falstaff sabota son exécution. Un dernier gag. Comme il criait sans arrêt “Feu ! Feu ! Feu !”, un des abrutis qui le visaient tira sans réfléchir.”

“L’Humanité bizarrait, la salope.”

“Pisser pour prouver qu’on est encore en vie. L’Urine, c’est le sang de la peur.”

“Le confort, mes frères et mes sœurs, est subversif. La télévision est un préservatif, le canapé une arme anti-émeute.”

“La propriétaire était une grosse matrone d’âge mûr, une vicelarde avec un reste de libido, tout le temps en train […] de lire des revues de décoration – la pornographie des femmes mûres.”

En un mot : JUBILATOIRE.

Titre : Guerre Totale
Auteur : Jean-Luc Marret
Editeur : L’Editeur
Format : 448 pages
Date de publication : 24/11/2016
Prix : 23€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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