Note : vous lisez une nouvelle critique de @GesHel sur Human After HAL. Les croquis sont également de lui.

Pour son retour à la SF de grande envergure, Greg Bear nous offre ici un texte inclassable et perturbant. Dans La Cité à la fin des temps, les genres se mêlent inextricablement à un propos philosophique ésotérique, au point de laisser le lecteur dans une forme d’interrogation confuse… d’incomplétude.

C’est le sentiment qui fût le mien en première lecture, il y a déjà quelques années de cela. J’attendais un livre de Hard SF dans la veine du Cycle de l’Hexamon (Éon, Eternité, Héritage) ; en tournant la dernière page de La Cité à la fin des temps, je terminais ma lecture sur un sentiment de déception.

Pourtant, assez étrangement, l’intrigue, les thèmes, l’esthétique générale me sont restés en tête tout ce temps jusqu’à me donner l’envie irrépressible de m’y replonger avec enthousiasme. Je vous partage mon nouveau regard sur ce roman.

Que nous raconte La Cité à la fin des temps ?

La Cité à la fin des temps, un roman de Greg Bear10^14 (~100 000 000 000 000) années après la naissance de l’Univers, la Kalpa, la dernière cité de la lignée humaine, est assiégée par une entité incompréhensible. Nommée “Le Typhon”, après avoir réduit le cosmos en un chaos informe, cette puissance entreprend de dévorer les fondements du réel en phagocytant les passés, toutes les lignes-mondes formant le tissu de l’existence.

Retranchée derrière les murs de la Kalpa, protégées par les générateurs de réalité qui offrent une résistance aux assauts du Typhon en maintenant effectives les lois de la physique, survivent les dernières sociétés posthumaines : les immortels “Eidolons” (constitués de matière “noötique” programmable) ainsi que des posthumains que l’on appelle les “soigneurs” et les “modeleurs”, en charge d’une humanité engendrée artificiellement d’après les instructions de l’énigmatique Polybiblios – le bibliothécaire.

Seuls ces êtres faits de matière primordiale ordinaire, fragiles et mortels, semblent pouvoir entreprendre la marche à travers le chaos et les tourments du Typhon afin de rallier la cité silencieuse de Nataraja.

De nos jours, à Seattle (10^10 , ~10 000 000 000 d’années), les orphelins et marginaux Jack et Ginny disposent d’une pierre aux propriétés étranges (le “messager”). Ces deux personnages sont des “changeurs de destins”, capables de sonder et de choisir parmi les réalités alternatives la plus favorable ; leurs rêves les conduisent dans une ville cernée de noirceurs, tandis que leurs esprits sont projetés dans le corps de deux de ses habitants, Jebrassy et Tiadba.

“Rêvez-vous d’une cité a la fin des temps ?”

Après avoir répondu à cette annonce, parue dans le journal local – annonce qui leur offrait l’espoir d’une explication – Genny et Jack deviennent la proie de personnages aux capacités hors normes travaillant pour le compte d’une terrifiante entité, la Princesse de Craie.

Au même “moment”, un autre changeur de destin nommé Daniel suit la trace des deux messagers. Il se déplace d’une ligne-monde à l’autre, changeant de corps en écrasant l’esprit de son hôte et poursuivant un but dont il ignore la finalité.

La Cité à la fin des temps est une oeuvre multi-référentielle, inclassable dans un genre

Fantastique, épouvante, fantasy, SF, Space-Opera, mythologie et cosmogonie hindou et grecque sont autant de manières pour Greg Bear d’articuler les points de vue de ces personnages, et par conséquent d’orienter les nôtres. Nous passons ainsi des uns aux autres sans qu’aucun ne domine, sans qu’il soit possible de résoudre les perspectives en une seule vision supérieure qui les engloberaient.

La fantasy et l’épouvante sont les modes du récit de Ginny et Jack. Ces possesseurs des “messagers” (à moins que ce ne soient les pierres qui les possèdent ?), artefacts au principe inconnu, sortes de talismans magiques, se retrouvent pourchassés à travers les réalités alternatives par les sbires de l’effroyable Princesse de Craie.

L’un des traqueurs, Glaucous, un obèse à la peau grêlée, plusieurs fois centenaire, a le pouvoir de manipuler les lignes mondes pour “attirer” la chance. Il y a aussi sa partenaire Pénélope, une vieille femme qui se drape dans une nuée de guêpes comme dans un vêtement ; et le sinistre Withlow, sorte de croque-mort à pied-bot contrôlant “la mite”, une ombre vaporeuse redoutable, mue par une volonté propre.

Bref, Greg Bear dresse une galerie de personnages baroques et burlesques. On pourrait se croire ici dans un bouquin de Stephen King.

Le personnage de Daniel évolue quant à lui dans un registre de Science-Fiction : sa perception des événements est scientifique, car il comprend les lignes mondes qu’il parcoure en termes de physique quantique. A travers lui, l’auteur fait allusion à l’interprétation des états relatifs d’Hugh Everett et la théorie des cordes. La démarche de Daniel est celle du chercheur, investiguant et accumulant les preuves à l’appui de ces théories afin d’apporter de la cohérence à sa vie et sa mémoire fragmentée.

Dans le futur lointain, c’est une Hard-SF débridée et la cosmogonie mythologique qui sont mises en avant.

Greg Bear pose ainsi le décor d’un Space Opera qu’il distille au cours de conversations entre Genthun le soigneur et les “Eidolons”. On y apprend que les premiers humains ont essaimé a travers tout l’univers, engendrant une multitude de civilisations (à l’exception des “Shens” qui prétendent n’avoir aucune généalogie commune avec l’humanité) et évoluant vers des formes d’existences supérieures en un panthéon de quasi-dieux : Ashurs bosoniques, Kanjurs mésoniques, Devas quarks et Eidolon noötiques.

Genthun, dans la Cité à la fin des temps

Ces bribes mémorielles révèlent aussi qu’il y eût des guerres massives et des âges d’or, puis un effondrement général entraînant un repli des survivants vers la terre des origines, après l’irruption du Typhon dans la réalité.

Les liens entre la mythologie et le Space Opera ne sont plus à démontrer. Bear joue à renverser les perspectives : le Space Opera devient, du point de vue des créatures de la Kalpa, une épopée légendaire, l’histoire du voyage de Sangmer, traversant les ruines de l’univers mourant de la morsure du typhon à bord du dernier vaisseau de l’humanité.

Les créatures se racontent depuis des millénaires ces légendes qui tiennent lieu pour elles de liant mythique, identitaire et spirituel.

Le texte prend des atours surréalistes quand les marcheurs de la Kalpa s’enfoncent dans le Chaos, sorte de “galerie d’art cosmogonique” du typhon qui capture les êtres et les façonne en une parodie d’eux-mêmes.

L’écrivain cartographie le territoire du Chaos comme le ferait un auteur de fantasy : les marcheurs traversent à la manière des héros de Tolkien, des terres insensées dominées par un orbe noir entouré d’une couronne de feu. Une tête géante (le “témoin”), telle un gigantesque phare, balaie le territoire du Typhon d’un faisceau de lumière, révélant un paysage constitué de ruines amalgamées d’anciennes cités.

Le témoin, personnage de Greg Bear dans La Cité à la fin des temps

Les créatures s’égarent dans des paysages de démiurges pétrifiés mais encore “en vie” (le val des dieux morts), dans des cimetières de vaisseaux fantômes et dans d’autres lieux défiant toute logique. Il y a du Francis Bacon, du Jérôme Bosch et du Escher dans ces environnements délicieusement absurdes et cauchemardesques.

Tentative de décryptage de La Cité à la fin des temps

Mélange des genres et des références, le roman reprend divers éléments, la substance eschatologique et une certaine esthétique surréaliste de grands auteurs de littérature imaginaire. Greg Bear évoque le vivier dans lequel il a puisé lors d’une interview accordée à Locus Magazine :

“Dans La Cité à la fin des temps, je rends hommage aux écrivains qui, dans leurs plus beaux jours, ont transformé la science-fiction et le fantastique, remontant à George D. MacDonald et Lewis Carroll, à William Hope Hodgson, à Arthur C. Clarke, JRR Tolkien, C.S. Lewis…”

Les représentations contemporaines de la SF (trans- et post-humanisme, esprits humains amplifiés jusqu’aux limites physiques par la technique et au bord de l’omniscience à défaut de l’omnipotence) côtoient donc celles des “fondateurs” de la littérature de l’imaginaire.

Tout comme l’îlot de réalité de la Kalpa finit par se mélanger à celui de l’entrepôt-bibliothèque de Seattle (écho au concept de la bibliothèque de Borges), les textes ayant encore un sens sont une minorité infinitésimale éparpillée dans un champ de lettres sans la moindre signification.

La bibliothèque de Babel serait bien inutile si elle n’était parcourue par des bibliothécaires dont le regard seul est à même de distinguer la cohérence du non-sens. Cette idée est remaniée par Bear qui reprend ici sous une forme plus poétique le thème de l’univers participatif déjà abordé dans La Musique du sang, en y adjoignant un déisme inspiré de la mythologie grecque et hindou. Un principe de création transcendante y est à l’œuvre, de la naissance du monde au déroulement de “ses histoires”.

Ainsi, la “muse” Mnémosyne tisse les événements, faisant naître / inventant parfois juste une particule, parfois un individu entier muni de tous ses souvenirs, jusqu’à des galaxies entières contenant des myriades de civilisations. À ce moment, l’objet créé doit suivre un ordre des choses impérieux, une cohérence qui se joue dans la mémoire des observateurs de l’univers… Sans quoi, si les créations sont contradictoires, intervient Kali la destructrice qui renvoie les œuvres inconsistantes au néant.

Le Typhon est l’incohérence suprême, celui qui installe le Chaos, comme si les textes insensés de la Babel contaminaient ceux ayant un ordre sémantique ; c’est une sorte d’Alzheimer métaphysique qui corrompt toute mémoire, défait la réalité, la rend instable (les livres aux caractères fluctuants sont la démonstration de la corruption finale du typhon).

Le Typhon ne veut pas être observé, et devient agressif ; il utilise l’intimidation en exposant ses victimes dans des postures absurdes, illogiques, impossibles. En même temps, son combat est perdu d’avance. Son sort en était joué dès qu’il a pénétré ce monde : il faisait, de fait, partie de l’histoire de celui-ci, entièrement contenu dans “le rêve de Brahmâ” (et dans la fiction de l’auteur) et finalement assassiné. Ce Dieu en gestation finit par être réinterprété par dans les termes du cosmos.

“Au début était le verbe”, écrit Greg Bear à la dernière page du récit. Le verbe forcément porteur de sens, d’un sens qui fait “monde”. Pour les protagonistes du livre, pour l’auteur en position de créateur d’histoires et pour nous-mêmes en tant que lecteurs et plus largement observateurs de l’univers qui est le nôtre, nommer, c’est faire exister.

La Cité à la fin des temps est un texte surprenant et complexe, un amalgame des genres pour une science-fiction “stretched to the nth degree” selon l’ambition réussie de l’auteur. On y décèle des niveaux de lecture extrêmement différents et autant d’interprétations possibles, qui ne se dissolvent pas les uns dans les autres et peuvent même paraître contradictoires.

Greg Bear nous invite à le suivre dans ce texte à la manière des marcheurs de la Kalpa, aidés de leurs générateurs de réalité portatifs, à cheminer à travers le chaos en lui imposant un sens, à tenter de “réconcilier” le texte selon les modalités de notre propre regard…

À lire. Et à relire.

Pour mieux comprendre les références de Greg Bear :

Pour installer l’ambiance :

Titre : La Cité à la fin des temps
Auteur : Greg Bear
Editeur : Le Livre de Poche
Nombre de pages : 816
Date de publication : 18.03.2015
Prix : 8,90€

Illustration de la couverture par Manchu.

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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