L’Empire du Milieu pèse de plus en plus dans le monde de la Science-Fiction, et Ken Liu fait aujourd’hui partie des auteurs phares dans le genre. Il était temps que j’ouvre un de ses livres.

Traducteur du Problème à trois corps de Liu Cixin (dont une critique est publiée sur le blog), Ken Liu s’est fait remarquer – si on peut dire quand on remporte les prix Nebula et Hugo – par son approche trans-imaginaire de la fiction spéculative, mêlant Fantasy, SF et Fantastique tour à tour.

Le format idéal pour aborder le storytelling protéiforme et le talent de conteur de l’auteur s’avère – dans son cas – la nouvelle.

Un recueil inclassifiable où domine « la logique des métaphores »

La Ménagerie de papier, recueil SF de Ted ChiangAvec La Ménagerie de papier, j’ai pu découvrir un condensé des récits et de la pensée de Ken Liu, et comprendre son point de vue très ouvert sur l’imaginaire ; ne dit-il pas lui-même, dès le prologue, qu’il « ne prête guère d’attention à la distinction entre science-fiction, fantastique et fantasy – ni entre les genres et la littérature générale » ?

Il y a du Ted Chiang dans cet auteur. Et vice-versa. Si vous avez lu La Tour de Babylone, vous comprendrez mon propos : leur écriture à ceci en commun qu’elle mêle mythe, SF et surnaturel (voire métaphysique) avec une grande agilité d’esprit.

Au travers de ses 19 nouvelles, c’est justement « la logique des métaphores » qui prédomine sur la classification que nous ne pouvons nous empêcher d’opérer, à chaque lecture. Et des métaphores, Ken Liu en manie une grande quantité, avec brio et diversité thématique. Tout n’est pas égal, au contraire ; mais certaines histoires valent vraiment la lecture de ce recueil.

Je vous partage ici un ressenti à chaud des quelques textes – et concepts narratifs – qui sortent du lot. Avant de continuer, désolé pour le long silence sur le blog, mais j’ai dû réécrire intégralement cet article après avoir perdu mes notes prises dans la remise en configuration d’usine de mon smartphone… La critique aurait pu rester aux oubliettes. Les joies du blogging !

503 pages de variations thématiques, teintées d’une obsession pour Sens et le Réel

Ken Liu © Lisa Tang Liu

Ken Liu / ©Lisa Tang Liu

Mémoire, Verbe, Immortalité, IA, Transhumanisme, Colonisation Spatiale… Autant de thèmes récurrents autour desquels l’écrivain articule ses questionnements philosophiques et métaphysiques.

La comparaison avec Ted Chiang ne s’arrête pas à la diversité de son imaginaire : tous deux semblent fascinés par les processus de communication et par le pouvoir des mots sur la réalité et la matière. Ce parallèle est frappant.

Ainsi, la figure mystique de l’être artificiel (thème à rapprocher des idées transhumanistes disséminées au travers des textes), nourrit plusieurs nouvelles de façon plus ou moins explicite, comme dans Le Golem au GMS. Je dois dire au passage que cette histoire m’a particulièrement fait sourire grâce à l’ironie et à l’impertinence du ton.

« Distrait par son agresseur, l’homoncule ne pouvait gère prendre garde à la fillette qui se pencha, effaça de la paume de la main les caractères hébraïques qu’il portait au front, ramassa une baguette tombée par terre et grava à leur place l’idéogramme signifiant « mort ». […] Le golem se réduisit à un monticule informe. »
Le Golem au GMS

Les mots façonnent, animent, donnent un comportement intelligent à des objets. L’auteur semble même se demander si nous ne serions pas, nous, humains, programmés comme ces objets ? Les mots ne seraient donc que des « gribouillis », la pensée « un leurre », la mémoire falsifiable. Car pour Ken Liu, il suffit d’une petite erreur, « d’un seul bit », pour « séparer la réalité de l’illusion ».

« Imagine qu’on suive tous un algorithme jour après jour ? […] Qu’on ne réfléchisse pas du tout ? Que le discours que je tiens là se limite à une réponse prédéterminée, définie par des paramètres physiques dénués de raison ? »
Les Algorithmes de l’amour

Chez Ken Liu, c’est évident, ce qui est réel l’est par les mots et par la mémoire : formuler, c’est donner forme à la réalité. L’exemple le plus étonnant et amusant – au passage – se trouve dans la nouvelle Nova Verba, Mundus Novus, élucubration linguistique autour de la découverte du bord du monde (récit qui ravirait les platistes).

« Nous sommes chez nous, dit le riant doctiste.
– Le même, mais pas le même, dit le capvaiss. »
Nova Verba, Mundus Novus

L’un des textes s’intitule d’ailleurs La Forme de la pensée. Une énième variation sur le thème du langage qui cette fois prend des airs de Planet Opera. Aucune frontière chez Ken Liu, je vous l’avais dit. Tout s’entrelace, donne une nouvelle perspective, questionne le Sens.

Cela ne l’empêche pas de se livrer à un rêve de gamin, en nous embarquant avec lui dans plusieurs chapitres de l’épopée spatiale de l’Humanité. Les amateurs / trices de Space Opera y trouveront donc leur compte, particulièrement dans Le Peuple de Pélé ou dans Les Vagues. En lisant ces récits, on détecte chez Ken Liu une sorte de nostalgie de l’avenir. Un avenir fictionnel qui, comme les histoires que nous racontons depuis la nuit des temps, nous transcende et rend « tolérable l’existence dans cet univers froid, insensible, hasardeux ».

Maggie choisit de rejoindre la lumière. Elle se dépouilla de son châssis, qui avait été son foyer et son corps durant si longtemps. Des siècles ? Des millénaires ? Une éternité ? Mesurer le temps n’avait plus aucun sens. […] Elle cabriola d’un bord de la galaxie à l’autre.”
Les Vagues

Je n’en dirai pas plus sur ce recueil pour vous préserver tout le loisir de vous plonger dans les fascinants imaginaires de Ken Liu. Mais avant de vous laisser partir, sachez que je n’ai rien dit sur la nouvelle qui donne son titre au livre ; elle mérite simplement une mention spéciale pour sa poésie et pour la charge émotionnelle qu’elle procure.

Les 19 nouvelles de La Ménagerie de papier

  • Renaissance
  • Avant et après
  • Les Algorithmes de l’amour
  • Nova Verba, Mundus Novus
  • Faits pour être ensemble
  • Emily vous répond
  • Trajectoire
  • Le Golem au GMS
  • La Peste
  • L’Erreur d’un seul bit
  • La Ménagerie de papier
  • Le Livre chez diverses espèces
  • Le Journal intime
  • L’Oracle
  • La Plaideuse
  • Le Peuple de Pélé
  • Mono no aware
  • La Forme de la pensée
  • Les Vagues

Titre : La Ménagerie de papier
Auteur : Ken Liu
Editeur : Folio SF
Nombre de pages : 512
Date de publication : 05.10.2017
Prix : 8,30€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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