Note : cette critique est la première de @GesHel sur Human After HAL. Merci à lui pour cette excellente contribution – et pour les croquis qui feront certainement plaisir à l’auteur.

Le Space-Opera est l’épopée de notre temps. C’est ainsi que Romain Lucazeau a conçu son oeuvre-univers, convoquant tour à tour les récits épiques, de l’Iliade au théâtre classique, jalonnée de références aux grands auteurs de SF contemporains (Banks, Herbert, Asimov, Wright) et côtoyant Homère, Corneille ou Liebniz – les premiers ayant abondamment puisé dans ces fondements narratifs de la pensée, si ce n’est de l’humanité du moins de “l’esprit”occidental, pour composer leurs œuvres. Latium est donc un texte épique et tragique en plus d’une uchronie post-apocalyptique.

Un monde où l’Empire Romain n’a jamais pris fin, remplacé par ses automates

latium romain lucazeauDans un avenir lointain, dans un monde où l’Empire romain n’a jamais pris fin, l’homme n’est plus. Éradiqué “jusqu’au dernier brin d’ADN” à l’issue de l’hécatombe, laissant derrière lui ses automates intelligents, serviteurs zélés, à la dévotion quasi-religieuse assurée par le “carcan”. Ce carcan est une variation radicale des lois de la robotique d’Asimov, verrouillant ainsi leurs désirs et leur agir dans la servitude mystique de l’homme.

Après la mort de leurs maîtres, les automates se changèrent en de gigantesques nefs, étendant toujours plus les limites du Latium, l’empire d’une Humanité maintenant disparue… Jusqu’à ce que “l’invasion barbare” venue du fond de l’espace “épanthropique”, conquérant les mondes au rythme des aléas de leurs civilisations, ne viennent freiner leur expansion.

En vertu du Carcan et de la nature organique de l’ennemi (assimilable à l’humanité), les automates se trouvent incapables de se défendre malgré la disproportion entre leurs moyens technologiques.

Maintenant replié dans l’Urb (le centre de la civilisation) ou éparpillés dans l’espace, en danger existentiel, ne devant leur survie collective qu’à la ruse stratégique, ils sont condamnés à résoudre cette difficile équation : agir et sombrer dans la folie, ou ne rien faire et être détruits. Des contorsions philosophiques autour d’un dogme dont nul ne peut s’extraire.

Choix évidemment Cornélien, pour des protagonistes inspirés de sa pièce Othon… Personnages cosmiques, demi-dieux “computationels” adaptés à l’univers et son infini théâtre.

La description de la psychologie des machines est très inspiré

Se rapprochant des envolées conceptuelles d’un John C. Wright ou de Greg Egan, Romain Lucazeau installe l’âme de ses IAs dans une perspective qui relève du monde des idées platoniciennes : un cogito grandiose, ramifié, ou le moindre aspect de cet édifice mental a lui-même sa propre conscience, et ainsi de suite en fractal, formant un Panthéon spirituel.

Cette diffraction des états d’âme en compétition pour le pouvoir de décision peut conduire à de terribles dissonances destructrices. Plautine, l’une des nefs qui “adhère encore à l’espoir mystique du retour de l’Homme”, finira par en faire les frais. Cette nef dérive dans une zone tampon où tous les corps en orbite autour de leurs étoiles ont été vaporisés pour ralentir l’invasion barbare.

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Plautine – croquis de GesHel

Plautine se réveille d’un sommeil de deux millénaires après avoir capté un signal d’origine inconnue, mais vraisemblablement artificielle. Elle veut y voir une possibilité d’activité humaine et l’espoir ténu de retrouver, en même temps que la “race des maîtres”, le but de leurs existences et la possibilité d’être autorisée à régler le problème barbare de manière définitive.

Pour l’aider dans cette quête obsessionnelle imposée par le Carcan, la nef fait appel à son ancien allié/amant, Othon. Ce colosse de marbre blanc, découplé de son propre vaisseau, a choisi la voie de la démocratie et l’émancipation de sa “société de l’esprit”. Grandiloquent, tête brûlée ne cherchant que victoire et gloire, agissant sur le fil de ce qu’autorise le carcan, ostracisé par ces pairs, Othon passa les deux derniers millénaires à terraformer une planète pour y développer une espèce d’homme-chien, intelligent et fidèle, à même de contourner ses propres limitations et de prendre les armes contre l’ennemi à sa place.

Othon - croquis de GesHel

Othon – croquis de GesHel

Eurybiadès est le héros principal de ce monde fabriqué, protégé d’Othon. Ce guerrier homérique est farouchement décidé à s’émanciper du Dieu artificiel après un événement qui mit à mal son honneur et lui fit prendre la mer à bord de sa “trirème” entourée de son équipage, tel l’Ulysse de “Ksi Bootis”. Cette liberté ne sera qu’éphémère, puisque Eurybiadès est rattrapé par le Dieu, et convaincu de participer à ses projets guerriers.

Eurybiadès – croquis de GesHel

Eurybiadès, comme les meilleurs éléments du peuple d’homme-chiens, ignorent les limitations de Othon (qui ne peut les contraindre à lui obéir). Il embarque donc à bord de “Domus Transitoria” pour accomplir son destin. Ainsi sont réunis les compagnons de toujours de l’Humanité, les dieux et les chiens.

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Domus Transitoria – croquis de GesHel

Latium, une oeuvre SF foisonnante et vertigineuse

Le libre arbitre, la dévotion, l’obsession, la finalité existentielle sont les thèmes principaux du tome 1 de Latium. C’est une œuvre dense à l’écriture raffinée et fluide, le vocabulaire tiré du Latin et du Grec ancien venant renforcer l’immersion dans ce monde futur. Le rythme est impeccable, finement équilibré entre scènes d’action, batailles spatiales, questionnements philosophiques et descriptions de décorums vertigineux.

L’architecture narrative se veut théâtrale, avec ses mises en abîme jusque dans la structure des nefs (elles-mêmes faisant référence aux “VSG” de Banks), mondes en “miniature” reproduisant en leur sein les environnements humains : désert Martien (clin d’oeil à Dune), écologie terrestre luxuriante enroulée en cylindre, ou imitation d’un environnement méditerranéen pourvu d’un ciel factice. Dans les entrailles des nefs se succèdent aussi des villas antiques somptueuses longeant des accélérateurs de particules, des usines immenses, des machines de guerre aux look de mécha d’animation japonaise, des métaux high tech et boiseries fait main…

Tout cela est mis en scène par ses démiurges en attente d’un spectateur à jamais absent.

Si l’intrigue principale est clairement définie (quête du dernier homme ou du moyen de le faire renaître, sous peine d’extinction), on découvre aussi des personnages secondaires tout aussi intéressants qui se mêlent à la timeline historique du Latium. Distillés avec parcimonie dans ce premier volume, ces acteurs d’arrière-plan pourraient chacun faire l’objet d’un roman et semblent prendre de plus en plus de place dans la résolution de l’aventure, mettant le tout en tension et nous donnant envie d’en savoir plus. Parmi eux :

  • Achinus, “le Jardinier”, première intelligence artificielle émergeant spontanément du bruit computationnel des réseaux mondiaux, pour devenir une sorte de “moine” d’une secte pythagoricienne, et plus tard inventeur du Carcan
  • La terrible Alecto, provoquant une guerre de 50 ans et dévorant l’esprit de ses fidèles
  • Le sibyllin Anaximandre, une émanation d’un esprit global intriqué, à la parole obscure pour ne pas contrevenir aux lois de la relativité (magnifique), en charge du “modulateur” monadique capable de déplacement instantané (on pense ici aux navigateurs de Dune)
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Alecto – croquis de GesHel

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Achinus “Le Jardinier” – croquis de GesHel

Nous apprenons enfin l’existence d’une “dictature écologique” ayant poussé l’Humanité à la déportation, hors de la Terre devenue inaccessible grâce à un réseau d’armes qui protège la planète contre tous ceux qui s’en approchent.

Bref, Latium est foisonnant, palpitant. C’est le premier volume d’une œuvre-univers ambitieuse et virtuose, en pleine gestation, incorporant les mythes à propos du passé et ceux de l’avenir. On espère de l’auteur qu’il en explorera et développera toutes les facettes.

Un livre à placer quelque part entre le Cycle de la Culture, L’Œcumène d’or et Hyperion… Juste après l’Iliade et l’Odyssée.

Suggestion d’accompagnement musical pour une lecture immersive :
Gustav Holst – “Les planètes” / “Ode à la mort”
France culture – Romain Lucazeau et Serge Lehman sur le Space-Opera

Latium (tome 1), de Romain Lucazeau
Editeur : Denoël
Date de publication : 2016
Prix : 22€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

2 Comments

  1. J’ai terminé la lecture il y a quelques jours. Ce livre-monde (ou monde-livre) est un phénomène. Il m’a littéralement happé et, en le finissant, j’avais l’impression de dire “au revoir” à un ami, comme si l’espace de 900 pages environ j’avais fais partie de l’esprit electronique de Transitoria, avec mes potes Othon, les noèmes, les homme-chiens et Plautine. Inutile donc de préciser que j’ai adoré, que je le recommande à tout le monde. J’attends la suite tel une “intelligence attendant le retour de l’Homme” car, voyez vous, un truc comme ça c’est de l’or en barre. Merci Mr Lucazeau.

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    1. Merci pour le commentaire Greg, ça devrait faire plaisir à l’auteur.

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