C’est un vrai pavé dystopique que je chronique aujourd’hui. L’auteur m’a d’ailleurs remercié, presque en forme d’excuse, d’aller jusqu’au bout de la lecture. Il faut dire que les près de 700 pages du Grondement se révèlent vite être un défi pour le lecteur, avant tout à cause d’un style prolixe, proche du naturalisme, révélant avec un détail pathologique les moindres pensées et actions de chaque protagoniste… Et des protagonistes, il y en a, beaucoup ! Tous jouant les premiers rôles d’un scénario conçu comme un entrelacement de destins tragiques. Ceci dit, le livre mérite qu’on s’accroche, malgré l’expérience de lecture plutôt éprouvante. Laissez-moi vous dire pourquoi.

Une dystopie contemporaine, déformation psychotique du réel

Dans une société ultra-sécurisée, peut-il y avoir encore un attentat ? C’est sur cette question fondamentale – et à l’impact psychologique aussi profond – que s’appuie l’histoire du Grondement.

Sabatié installe le(s) récit(s) dans une nation de l’est imaginaire, la Szfloren, et particulièrement dans sa capitale, Szforinda. Meurtri par une attaque terroriste sanglante dans une école (un carnage avec 300 enfants assassinés par un commando islamiste), le pays a adopté une politique et un arsenal sécuritaires extrêmes. Alors que la population garde les séquelles affectives de l’attentat, une paix relative s’est installée en Szfloren.

“Ce fût à ne pas douter l’attentat de trop, une tragédie insoutenable et retransmise en direct sur tous les écrans du monde entier et qui a profondément modifié le visage de Szforinda, et pas seulement la capitale de la Szfloren et le renforcement de ses frontières, mais l’arsenal juridique et institutionnel de la plupart des grandes villes d’Europe.”

le grondement d'emmanuel sabatiéMais à l’aube d’une finale exceptionnelle de coupe d’Europe, pour laquelle le club de foot de la capitale s’est qualifié, le risque d’une nouvelle tuerie amplifie les angoisses et resserre l’étau sécuritaire.

C’est dans ce contexte morose (menace terroriste, Economie en berne, tensions communautaires, agitation politique, surveillance étatique, dégradation environnementale…) que l’auteur nous embarque ; les destins personnels se développent entre passé et présent, tandis que la finale tant espérée et redoutée approche.

Le Grondement est-il vraiment une dystopie ? La question se pose au fil des pages, tant la différence paraît fine entre le réel et la fiction. Ce n’est résolument pas de la SF (le synopsis ne ment pas là-dessus) ; plus de la “soft-anticipation” politique et sociale.

Une myriade de personnages aussi névrosés que la société

Sabatié révèle avec un tel sens du détail les pensées et l’environnement de ses personnages que cela entretient un rythme oppressant, alimenté par les névroses de ses différents caractères qui contiennent leur stress à grand renfort de “psyloth”. “Tout le monde prend ces antidépresseurs aujourd’hui”, avouera d’ailleurs l’un d’eux.

A travers chaque trajectoire de vie, l’auteur trace en filigrane une angoisse diffuse, latente, qui sclérose la société entière : et si ça recommençait comme avant ?

“Quand tout recommence, tout lui revient et s’ils étaient là ? Eux, de retour, depuis cinq ans déjà, cinq ans déjà qu’il ne s’est rien passé à Szforinda… Mais s’ils revenaient ? (…) Peur qui est partout, surtout là, et Jurgen se détourne de leurs regards insistants en faisant mine de s’occuper des gosses. Surtout regarde pas, les regarde pas, lui dit aussi un autre bout de sa conscience.”

La surveillance omniprésente, celle des hommes en noir, prévenant efficacement toute attaque terroriste, renforce paradoxalement le sentiment de peur, d’insécurité. Si les SAT sont là, c’est que le risque existe encore, larvé, prêt à surgir brutalement.

“Une nécessité que la protection des SAT… (…) Mais utiles, oui, sont utiles, les SAT sont utiles se dit Krysten en serrant plus fort la rampe et en glissant par moment dessus – à cause de ses mains qui transpirent.”

Avec un magnifique talent d’incarnation, l’auteur dépeint une myriade de personnages et d’histoires individuelles, comme s’il voulait offrir la plus grande diversité de points de vue sur cette société caricaturale – et pourtant tellement plausible. On suivra l’attaquant espoir de l’Etoile de retour dans la cité de son enfance gangrénée par la radicalisation et l’insécurité, le programmeur expert en cybersécurité confronté à la haine anti-musulmans et au plafond de verre professionnel, le gérant infidèle d’une usine de sucreries sur le point de péricliter, le coach de foot suspecté à tort de pédopornographie, la jeune diplômée en quête d’un boulot stable et encore sous le choc d’une agression gratuite, le flic rongé par le racisme et dont la vie implose jusqu’à lui faire toucher le fond…

C’est dense, captivant, éprouvant parfois. Mais il faut reconnaître à Emmanuel Sabatié un vrai talent de storyteller. On ne s’ennuie jamais avec ses personnages, des gens simples aux attachants losers, en proie aux difficultés de la vie dans un monde terne, angoissant et délabré.

Y a-t-il trop de protagonistes ? À vous de juger. Toujours est-il que le tissu social semble parfaitement illustré par Sabatié, qui privilégie les épisodes individuels pour nous immerger dans sa dystopie. Un choix intéressant, celui de l’humain au cœur du système.

Si vous êtes amateur/trice d’histoires individuelles, d’anticipation socio-politique, et doté(e) d’une bonne patience… Je ne saurais trop vous recommander de vous attaquer à la lecture du Grondement. Car le final – sans le moindre doute – vous prendra au tripes comme le climax d’une grande tragédie cinématographique. Bravo à l’auteur pour ce roman marquant.

Titre : Le Grondement
Auteur : Emmanuel Sabatié
Editeur : Carnets Nord
Format : 800 pages
Date de publication : 03/05/2019
Prix : 22€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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