Note : vous lisez une nouvelle critique de @GesHel sur Human After HAL. Merci pour cette contribution.

Dans le flux incessant des publications et auto-publications SF, parlons aujourd’hui d’Havensele : Cité noire, premier tome d’une trilogie édité courant 2018 chez Rroyzz Editions. Si tout cela ne vous dit rien, c’est normal. Nous ne sommes pas dans les collections qui trustent les rayons des libraires, et l’auteure, Charlotte Bona, s’aventure sur un terrain bien éloigné de ses études de médecine.

Il n’empêche. Ça valait le coup de passer la couverture. Et en bonus à la critique de HAH, Charlotte Bona répond à nos questions sur l’écriture, sur l’inspiration et son expérience de primo-écrivaine éditée. Scrollez pour accéder directement à notre interview.

Une arche pour sauver l’Humanité de l’apocalypse nucléaire

Havensele Cité Noire de Charlotte Bona1945. La fureur de la Deuxième Guerre Mondiale provoque l’éveil d’une entité extraterrestre terrée dans les profondeurs de notre planète. Son esprit, déployé à la surface, perçoit soudain toute la souffrance des âmes humaines rescapées des camps de la mort, et goûte la saveur des éléments radioactifs issus des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. Sa mémoire se réactive alors. Désormais, le but de cette entité sera de créer une arche afin de sauver une partie de l’humanité de l’autodestruction dont elle pressent l’inéluctabilité.

Dans ce (très) futur proche, en proie aux tensions géopolitiques et à la montée des extrémismes, les climatologues Mathilde Morens et Jonas Ohlson rencontrent l’hostilité de leurs pairs, du fait de recherches controversées.

Leurs travaux finissent par trouver le soutien de Thomas Andlauer, le président d’une multinationale œuvrant pour le bien de l’Humanité. La fondation qu’il dirige s’avère être, en réalité, une couverture cachant les activités d’humains « reconstruits » et améliorés par l’entité extraterrestre. Envoyés à la surface, ils doivent retarder l’apocalypse le temps de recruter – en nombre suffisant – des individus génétiquement et psychologiquement compatibles pour peupler l’arche souterraine.

Le plan de sauvegarde de l’Humanité, patiemment élaboré depuis des décennies, pourrait pourtant être compromis par une mystérieuse maladie touchant ces humains modifiés. Celle-ci les fait sombrer dans la folie ; incapables de contrôler leur extraordinaire capacité, les « modifiés » risquent à tout instant d’exposer au monde leurs pouvoirs et l’existence d’Havensele.

Un roman entre SF old-school et angoisse contemporaine

Le roman, construit autour de thématiques classiques aux accents bibliques, raconte (comme vous l’aurez compris) l’histoire de la sauvegarde d’un échantillon d’Humanité grâce à une “arche”, la cité souterraine d’Havensele.

Ce sauvetage est orchestré par une entité bienveillante, guide et mentor d’humains élus en fonction de critères spirituels et organisés en sociétés secrètes, auxquels sont offertes des capacités hors normes (télékinésie, télépathie, précognition etc), moyennant une épreuve initiatique mentale et physique. Le roman présente ainsi un côté SF marqué années 70, par son “ésotérisme hippie” et une esthétique typique de l’âge d’or de la parapsychologie.

L’auteure place les événements dans un contexte (malheureusement) proche de notre situation actuelle : montée des périls climatiques, tensions géopolitiques, nations fatiguées qui se replient sur leurs angoisses identitaires et portant des partis extrémistes au pouvoir… Bref, un état d’esprit délétère qui s’insinue dans toutes les strates de la société.

Le monde scientifique n’est pas épargné, comme en témoignent les multiples obstacles que rencontrent les travaux de Mathilde Morens et Jonas Olhson. Leurs recherches, qui s’opposent aux modèles établis jusque-là, anticipent un changement atmosphérique dans une région englobant l’Inde et le Pakistan, changement qui aurait pour conséquence d’amplifier les antagonismes entre ces deux pays et de conduire à la guerre nucléaire.

A noter qu’une étude du Dr Ira Helfand, co-président de l’International Physicians for the Prevention of Nuclear War, montre qu’un conflit nucléaire même limité entre l’Inde et le Pakistan mettrait à mal le système alimentaire mondial, et causerait des milliards de morts en plus des victimes directes des bombardements.

Ce malaise civilisationnel, en toile de fond, imprègne le récit d’une sensation diffuse de catastrophe imminente.

Je dois dire que la première partie de la trilogie adopte un format très “télégénique” et rassemble tous les ingrédients auxquels nous ont accoutumés les œuvres à succès dans le genre du thriller SF/fantastique : dangers existentiels, société secrète, complot, génie incompris, action et histoire d’amour. Ces éléments narratifs maintes fois utilisés, et devenu “canoniques” au cinéma et à la télévision, auraient pu s’accumuler en clichés si Charlotte Bona n’en maîtrisait pas les codes.

A titre d’exemple, quand les humains augmentés usent de leurs pouvoirs, un voile blanc couvre leurs yeux ; l’auteure évoque alors les X-Men par l’intermédiaire d’un enfant témoin de la scène, montrant que ce choix quelque peu caricatural est parfaitement délibéré et assumé. Malgré leur gabarit un peu normatif, les protagonistes acquièrent une véritable épaisseur, se font crédibles et attachants.

Dans cette histoire, Mathilde Morens incarne le génie incompris face à l’adversité. Brillante, séduisante, mais marquée dans son âme par une vie émaillée de drames familiaux, l’héroïne s’engage dans une histoire d’amour (inévitable) avec le charismatique et richissime Thomas Andlauer. Cette relation à “l’eau de rose” aurait pu être risquée tant elle est attendue, mais résiste à la critique grâce à l’écriture, prenant même une tournure plus trouble par la suite.

Le récit se développant, l’auteure révèle à mesure le côté sombre de ses personnages : dans cette guerre de l’ombre entre sociétés secrètes, mafias et officines gouvernementales, la fin justifie les moyens. Tomas Andlauer ainsi que les agents d’Havensele n’hésitent pas à user de violence meurtrière et de manipulation pour faire triompher leurs projets.

Tout comme les premiers contacts entre Mathilde et Cité Noire, l’entité à la tête du havre souterrain montreront toute l’ambiguïté du démiurge bienveillant… Implacable et autoritaire, il détermine aussi la place de chacun au sein d’une communauté “idéale” organisée en castes. “Nous ne sommes pas une démocratie”, relève l’un des personnages.

Mon avis en quelques mots ?

Charlotte Bona a composé un récit palpitant et parfaitement équilibré, rythmé d’action, de multiples complot et secrets à démêler, le tout servi par un style clair et efficace. En épilogue, l’auteure nous offre un final digne des meilleures scènes post-générique de la licence Marvel. Un excellent travail d’écriture à soutenir.

J’ajouterai, quitte à donner l’impression d’en faire une obsession, qu’une fois de plus la couverture est tout à fait dommageable. L’illustration, bien qu’évocatrice d’un moment clé du roman, n’en reste pas moins d’une grande naïveté dans l’exécution, ce qui pourrait conduire le lecteur potentiel à croire qu’il a affaire à de la SF jeunesse. Il serait bon que les éditeurs arrêtent de tirer une balle dans le pied de leurs auteurs…

Et maintenant, l’interview de Charlotte Bona. Merci pour le temps qu’elle nous a accordé.

HAH – D’où vient ce projet d’écriture ?

Charlotte Bona – L’envie d’écrire m’est venue presque par hasard, durant une période assez particulière de ma vie. Je venais d’arrêter mon activité chirurgicale et je me retrouvais avec beaucoup de temps libre. Nous étions en période électorale (2012) et je réfléchissais à une forme plus aboutie de gouvernement, possédant les avantages de la démocratie, mais sans ses inconvénients. J’avais alors imaginé une synarchie avec des êtres « supérieurs » dévoués au bien-être de leur communauté.

J’ai ensuite réfléchi au pourquoi d’une telle communauté ; j’ai eu l’idée d’une sorte d’ange tutélaire, une entité extra-terrestre « protectrice » désirant sauver une parcelle d’humanité avant que celle-ci ne s’anéantisse dans une ultime apocalypse nucléaire. Havensele était née en même temps que l’envie de raconter cette histoire.

HAH – Quels apprentissages en tirez-vous ?

C.B. – J’en tire l’apprentissage de la rigueur et du travail. Jamais je n’aurais pensé qu’écrire un roman pouvait représenter d’ailleurs autant de travail ! Écrire. Réécrire. Apprendre de ses erreurs. S’améliorer. Ne pas (trop) se décourager. Recommencer jusqu’à être satisfaite d’une scène, d’un dialogue, de la mise en place d’une intrigue.

Je crois avoir aussi beaucoup progressé dans l’observation de mes pairs. Au travail, dans la rue, dans les lieux publics, je guette la mimique, les attitudes, j’écoute les histoires des gens et je les garde pour plus tard ! Mais c’est également une source de joie et de plaisir immense, notamment parce qu’à travers l’écriture, j’ai pu faire de belles rencontres dans le monde virtuel et réel. Des personnes que je n’aurais jamais connues autrement, avec qui je partage la passion de l’écriture et qui m’apportent quotidiennement leur soutien.

HAH – Comment avez-vous vous réussi à vous faire éditer ? 

C.B. – Avec beaucoup de travail et de la chance. L’écriture m’a pris 18 mois, les corrections de fond et de forme… deux ans.

Je souhaitais envoyer aux éditeurs un manuscrit le plus « propre » possible. Après avoir terminé le premier jet, je me suis inscrite sur un forum de bêta-lecture. J’ai pu faire bêta-lire mon texte et en retour bêta-lire ceux des autres membres. Une expérience très enrichissante. Parallèlement je me suis plongée dans la Dramaturgie de Yves Lavandier, l’Anatomie du scénario de John Truby ainsi que le livre d’Élisabeth Vonarburg, Comment Ecrire des histoires. Cela m’a permis de progresser dans la connaissance des techniques d’écriture. Des sites tels que Espaces Comprises et le blog de Lionel Davoust m’ont également beaucoup aidée.

En 2017, j’ai participé au speed dating organisé par le festival des Imaginales. J’y ai rencontré des éditeurs, je me suis frottée à l’exercice difficile du pitch et j’ai recueilli leurs avis et conseils. Le plus précieux a été celui d’attendre d’avoir un tome 2 présentable pour soumettre le tome 1 aux maisons d’édition. Étant primo-romancière, je prouvais ainsi mon « sérieux ».

Ensuite, il a fallu sélectionner les maisons d’édition dont la ligne éditoriale pouvait coller avec Cité noire. Étant une lectrice assidue des lectures de l’Imaginaire, j’avais déjà quelques noms en tête. Je me suis également aidé du Grimoire Galactique des Grenouilles édité par l’association des Tremplins de l’Imaginaire. Toutes les maisons d’édition publiant de la SFFF y sont référencées, avec leurs particularités (ligne éditoriale ; multilogie acceptée ou pas ; taille maximale du manuscrit ; public cible ; envoi papier ou électronique).

Puis je me suis attaquée à la rédaction du synopsis et de la lettre d’accompagnement, un exercice plus difficile qu’il n’y paraît, toujours avec le soutien des membres du forum de bêta-lecture. Ensuite, j’ai adressé le manuscrit à une vingtaine d’éditeurs en privilégiant l’envoi électronique pour des raisons économiques. Trois mois après, je signais un contrat avec Rroyzz éditions.

HAH – D’où tirez-vous vos inspirations, vos influences ?

C.B. – De mes lectures tout d’abord. Pour rédiger la trilogie Havensele, je me suis inspirée de mes premières lectures d’anticipation : Ravage et La Nuit des Temps de René Barjavel, mais aussi Malevil de Robert Merle.
J’ai fréquemment relu Marcel Pagnol et Daniel Pennac, pour leurs grandes qualités d’écriture, au style simple et direct, qui chez moi font naître des sentiments très forts.

Peter May, par l’humanisme qui se dégage de ses romans et son art de raconter de belles histoires, notamment celles de sa trilogie écossaise, a été un modèle constant.

Le cinéma est également une source importante d’inspiration, en premier celui d’Alfred Hitchcock. La construction minutieuse de ses intrigues, son sens aiguisé du détail, l’art de tromper avec subtilité le spectateur, développé au plus haut point, m’ont toujours beaucoup séduite. D’ailleurs, il y a un clin d’œil à un de ses films dans le Tome 2 d’Havensele.

HAH – Quelle suite donnez-vous à ce roman ? Où en êtes-vous dans l’écriture ?

C.B. – Le tome 2 – Cité blanche – sortira en mars 2019. Je suis en train de terminer le troisième et dernier tome – Cité rouge – pour une sortie au printemps 2020. Parallèlement seront publiées en 2019 deux nouvelles, Dessine-moi un poisson in Etherval n° 14 et Tu honoreras tes parents in AOC n° 51, nouvelle avec laquelle j’avais gagné le match d’écriture aux Imaginales 2018.

HAH – Si vous aviez quelques œuvres de SF/anticipation à nous faire lire absolument, ce serait…

C.B. – Difficile de faire un choix !

En anticipation : Ravage et La Nuit des temps de René Barjavel. Malevil de Robert Merle. Métro 2033 de Dimitri Glukhovski. La Route de Cormac Mc Carthy. Wang de Pierre Bordage. Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes.

En Science-Fiction : La Horde du contrevent d’Alain Damasio. Les Maîtres chanteurs d’Orson Scott Card. Le cycle d’Hyperion de Dan Simmons. Rupture dans le réel (et ses suites) de Peter F. Hamilton. La Voix du couteau de Patrick Neiss. Spin de Robert Charles Wilson. Autremonde de Tad Williams. Le Cycle de l’Élévation de David Brin.

Titre : Havensele : Cité Noire
Auteur : Charlotte Bona
Editeur : Rroyzz
Date de publication : 15/11/2018
Prix : 20€

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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