YouTube est devenue une mine d’or pour celles et ceux qui recherchent de la vulgarisation scientifique, quel que soit le champ thématique. Et la qualité des productions progresse constamment ! C’est notamment le cas du Sense of Wonder (#LeSOW), chaîne portée sur l’émerveillement cosmique – n’y voyez rien de sectaire 😉 – et dont l’un des deux créateurs, Sébastien Carassou, a bien voulu se prêter au jeu de l’interview. Le jeune astrophysicien partage son aventure de YouTubeur scientifique et son rapport passionné à la Science-Fiction. Merci !

HAH : Peux-tu me parler de la genèse du Sense of Wonder, de ses ambitions, ses contraintes, ses joies, ses éventuels besoins ?

Le Sense Of Wonder (la chaîne Youtube) est né en 2015, pendant ma première année de thèse, à l’époque de l’explosion des chaînes de vulgarisation francophones. J’écrivais déjà un blog de vulgarisation scientifique éponyme à l’époque, et je me suis dit que je pouvais potentiellement toucher beaucoup plus de gens avec la vidéo. C’est à ce moment que j’ai rencontré Etienne Ledolley, journaliste scientifique de talent, qui m’a proposé de bosser avec moi sur ce projet.

La chaîne Youtube le Sense of Wonder

Cette chaîne est donc un travail en duo. Et heureusement d’ailleurs ! Parce qu’a posteriori je me rends compte de la charge de travail énorme que la chaîne nous a demandé à tous les deux depuis presque 3 ans, une charge que je n’aurais jamais pu assurer seul. On a du mal à se rendre compte de l’extérieur à quel point le métier de vidéaste fait intervenir des compétences diverses, des métiers différents. On a dû tout apprendre sur le terrain. On a aussi fait toutes les erreurs techniques possibles, du micro saturé au fond vert mal géré. Erreurs qu’on espère ne plus refaire à l’avenir 😉

La plupart du temps j’écris et je présente les épisodes, et Etienne les réalise et les monte. Et occasionnellement des gens incroyablement plus compétents que nous en termes de technique viennent nous aider à réaliser notre vision le temps d’un épisode. Dans l’ensemble, on essaie d’avoir un rendu un peu pro, histoire que nos vidéos soient encore visionnables dans plusieurs années. Et de tourner dans des lieux différents à chaque fois pour faire valoir le patrimoine culturel que représente les institutions scientifiques et les musées.

Générique de Cosmos, de Carl SaganMon inspiration personnelle, c’est l’astronome Carl Sagan et sa série de documentaires Cosmos sortie dans les années 80, et dont je suis un fan absolu. Le sous-titre de cette émission, c’est “Un voyage personnel”. Et ça se ressent dans la narration, dans le ton de la série, dans sa direction artistique. Cosmos, c’est un appel à la contemplation, à la confrontation à l’infini, à ces objets qui nous dépassent. C’est un voyage intellectuel mais aussi émotionnel.

A travers le Sense Of Wonder, on a cherché à faire passer un message similaire en décrivant l’univers tel qu’on le comprend, mais aussi tel qu’on peut le ressentir. L’idée, c’est de sortir les gens de leur quotidien, de les emmener plus loin qu’ils ne sont jamais allés, de leur faire prendre conscience qu’il y a littéralement un univers au dessus de leurs têtes. Un univers qui vibre, qui chante, qui explose si on sait comment le percevoir !

“S’accorder sur le rythme du cosmos. Penser les temps longs. Prendre du recul. Avoir une vision d’ensemble du monde qui nous entoure. Ça change les questions que l’on se pose. Les décisions que l’on va prendre. La perspective cosmique, ça change des vies. Et c’est peut être un peu ambitieux, mais c’est ce qu’on essaie de faire avec le Sense Of Wonder. Avec nos faibles moyens, notre temps limité et nos tâtonnements techniques.”

Nos besoins ? Du temps et des sous, ça ne serait pas de trop. Depuis la fin de ma thèse, j’ai pris la décision de tenter de vivre à temps plein de la communication scientifique. De faire du Sense of Wonder à 50%. Les autres 50% étant passés pour le moment sur une série sur laquelle je travaille avec la chaîne YouTube String Theory. Les dons de nos abonnés sur Tipeee sont précieux parce qu’ils nous permettent d’assurer une certaine régularité à nos épisodes, de mettre une plus grande fraction de notre énergie là-dedans en somme.

On a pas mal de gros projets à moyen terme sur la chaîne, dont un documentaire sur lequel on bosse à dose homéopathique depuis plusieurs mois déjà, et pour lequel pas mal d’interviews ont été réalisées. Mais la plateforme YouTube et son algorithme de référencement changent tellement vite qu’il est difficile de se projeter dans un avenir à long terme. En attendant, c’est peut être un peu cliché, mais on en le répètera jamais assez : ce sont vos partages qui permettent à la chaîne de continuer d’exister.

HAH : Comment expliques-tu, du point de vue d’un scientifique et d’un fan du genre, la popularité actuelle de la SF ? Peut-on dire que Science et Fiction s’entrelacent plus que jamais ? 

La science et la SF s’entrelacent, oui. Un peu par définition d’ailleurs. Mais plus que jamais ? Je ne saurais l’affirmer. J’ai plutôt l’impression que la Science-Fiction à idées reste un mouvement minoritaire, encore jalousement gardé par une bande de geeks sur des forums spécialisés (mais il y a des exceptions notables !).

La Zone du Dehors d'Alain Damasio

Beaucoup d’œuvres naissent d’un simple désir d’escapisme, il s’agit de s’échapper de notre quotidien pour s’immerger dans un monde nouveau, plus épique que le nôtre.

Mais d’autres œuvres ont une portée plus politique. Un livre qui illustre parfaitement ça, pour moi, c’est La Zone du Dehors d’Alain Damasio (que je recommande chaudement au passage).

La Zone du Dehors tient plus du manifeste anarchiste que du livre de SF. Le fait que l’action se passe sur une lune de Saturne est parfaitement secondaire au message de l’oeuvre. Ce qui fait la force de ce livre, c’est cette réflexion sur la notion de contrôle qu’on nous impose, et qu’on finit par s’imposer entre nous sans qu’on s’en rende compte.

“Depuis ses débuts, la SF est un genre qui utilise les temps longs et les grande distances pour interroger le présent !”

Il se trouve que beaucoup de problématiques du présent sont d’ordre scientifique et technique. Dans les années 80, le cyberpunk nous faisait réfléchir sur les dérives de l’Internet naissant et des corporations au pouvoir tentaculaire. Aujourd’hui, c’est la cli-fi, la climate fiction, qui interroge notre capacité de survie et d’adaptation dans un futur proche altéré par le réchauffement climatique.

Aujourd’hui les progrès de la science et de la technologie sont discutés, critiqués. On a acquis une certaine maturité dans notre rapport aux “progrès”, au prix d’une part de notre émerveillement. Qui reste à reconquérir ! Parce que l’anticipation doit nourrir notre imaginaire sur ce qui est possible, mais aussi sur ce qui est souhaitable.

La collab avec la chaîne YouTube Nexus VI, c’était notre première incursion dans le monde de la SF. Une sorte d’hommage à ce que ce genre nous a offert.

Personnellement c’est la Science-Fiction qui m’a amené à m’intéresser aux sciences. J’étais fan de Star Wars bien avant que je ne découvre les merveilles de l’astrophysique. Et je suis loin d’être le seul !

Pour cet épisode donc, on a eu accès aux meilleures simulations numériques actuelles d’approche d’un trou noir grâce à un chercheur de mon ancien labo, Alain Riazuelo. Cette qualité d’image, c’est du jamais vu sur Internet. On s’est dit avec Etienne que ça serait du gâchis de montrer ces images sans une couche de vernis narratif.

“A partir de là, l’idée de balancer Jar Jar Binks dans le trou noir est venue assez naturellement dans le processus créatif. On peut dire que ça me démangeait depuis un moment.”

Étant fan du travail de ces pirates du Nexus VI, on leur a proposé l’idée et ils ont été emballés. Très patients aussi, parce que suite à des contraintes techniques et personnelles, l’épisode a mis 1 an et demi à se faire ! Maintenant que cet épisode est derrière nous, on peut dire que c’est un rêve d’enfant qui s’est réalisé…

HAH : Dans l’un des épisodes du SOW, tu décrypte le “fonctionnement” d’un trou noir en t’appuyant sur Interstellar. Considères-tu le film de Nolan comme une réussite dans le domaine de la Hard SF ? 

J’ai beaucoup aimé Interstellar ! Malgré ses nombreuses imperfections (hommage à Kubrick trop appuyé, méchant en carton, plan de sauvetage de l’Humanité totalement irréaliste, l’amour comme une dimension physique – WTF !), je pense que c’est un film qui fera date dans l’histoire de la SF. Il y a des plans dans Interstellar que je n’oublierai pas de sitôt. Un sentiment latent d’être tout petit face à l’immensité des objets de l’univers que j’ai retrouvé dans très peu de films.

C’est notamment grâce au travail de Double Negative, la boîte d’effets spéciaux qui a créé le trou noir du film. Boîte dans laquelle bossent d’ailleurs plusieurs astrophysiciens reconvertis, et ça se voit dans le film.

Il y a aussi des scènes incroyablement puissantes émotionnellement parlant. Celle où le héros ouvre les années de messages vidéo que sa fille lui envoie à cause des dilatations temporelles m’a donné une grosse boule à la gorge.

HAH : Quelles sont les autres œuvres que tu recommanderais aux fans de ce “genre” ?

Océanique, de Greg EganPour moi, le meilleur représentant actuel de la Hard SF tous médias confondus, c’est Greg Egan.

J’ai connu Egan grâce à son roman La Cité des Permutants, que je considère comme son chef-d’oeuvre. Dans un même livre, tu as des réflexions poussées sur l’immortalité numérique, sur la vie artificielle, sur le téléchargement de conscience, sur la communication extraterrestre, et sur le statut philosophique d’une copie numérique d’un individu. Je n’en suis pas ressorti indemne.

Egan est notamment connu pour ses nouvelles, et ses recueils Océanique et Radieux sont une excellente intro à son oeuvre. C’est vraiment de la SF à idées, des concepts scientifiques et/ou philosophiques poussés à leur extrême.

Bon, je dois avouer que ce n’est pas forcément toujours très accessible si on n’a pas fait une thèse en physique ou en biologie (et encore), donc il faut parfois lire l’article explicatif sur son site web pour tout comprendre. Site web qui est d’ailleurs une mine d’or de concepts totalement digues, notamment en physique théorique très poussée. Mention spéciale au football quantique, un sport fictif qui se joue avec une balle qui a une certaine probabilité d’être dans le but.

Andy Weir et son Seul sur Mars arrive en bon 2e sur ma liste. Contrairement à beaucoup d’auteurs de Hard SF, Weir arrive à rendre ses personnages profondément humains et attachants, et je trouve ça précieux. La narration sous forme de journal de bord, l’humour du personnage principal et sa foi inaliénable dans la science pour résoudre des problèmes de survie m’ont conquis.

C’est ce genre d’esprit dont on a besoin pour résoudre nos problèmes à nous.

HAH : Quels sont les concepts nés en SF qui selon toi ont des chances de se réaliser – ou que tu aimerais voir réalisés ?

J’ai un faible pour le concept d’ascenseur spatial, qui consiste à tendre une corde entre une station sur l’équateur et l’orbite géostationnaire à 36 000 km d’altitude. Ca serait assez révolutionnaire en matière de coûts d’accès à l’espace, et ça peut accélérer beaucoup de choses en termes de science de la Terre et d’exploration spatiale.

Aujourd’hui on pense avoir un matériau de base prometteur pour construire une telle corde (les nanotubes de carbone), mais on ne sait en produire que quelques cm en laboratoire. L’ascenseur spatial est probablement faisable, mais il y aura énormément de difficultés technologiques (et politiques !) à résoudre avant qu’on puisse en voir un jour. Mais c’est envisagé sérieusement, notamment par l’agence spatiale japonaise !

“Arthur C. Clarke disait : “L’ascenseur spatial sera construit quelques décennies après que les gens auront arrêté d’en rire”. Certains ont déjà arrêté de rire.”

Je suis aussi assez hypé par les voiles solaires, un concept de vaisseau dont la propulsion est assurée par la poussée des grains de lumière sur une voile de quelques atomes d’épaisseur. La Planetary Society est en train de mettre en place un démonstrateur technologique en ce moment même, le projet Lightsail 2, financé par des citoyens. Je suis très curieux de voir ce que ça va donner.

Je suis encore plus intrigué par le projet Breakthrough Starshot, qui vise à envoyer une armée de voiles laser vers Proxima du Centaure à 20% de la vitesse de la lumière. J’espère être en vie pour assister à ça un jour.

Je pense enfin qu’on est pile dans le bon siècle pour avoir un début de réponse sérieuse sur la question de la vie dans le cosmos. Depuis 1995 on a découvert plus de 3500 exoplanètes, dont une cinquantaine dans la zone d’habitabilité de leur étoile (en gros elles sont pile à la bonne distance de leur étoile pour abriter potentiellement de l’eau liquide à leur surface), et on espère en savoir plus sur leurs atmosphères dans les années qui viennent.

Qu’est ce qu’on y découvrira ? Nul ne le sait.

HAH : Des livres / films / séries SF qui t’ont fait bondir de ton canapé en les regardant, à cause de leur incohérence scientifique ?

Je suis assez bon public en général, et le technoblabla des films de science fiction me fait plus sourire que bondir. Après tout un film ce n’est pas un documentaire, c’est une oeuvre d’art. Mais il y a exactement 2 situations qui m’agacent.

La première, c’est quand le scénario ne respecte pas l’intelligence du public. Quand tu as un film comme Fusion: the Core qui t’explique que des scientifiques ont construit une foreuse dans une matière indestructible (l’unobtanium) qui leur permet d’aller jusqu’au centre de la Terre, pourquoi pas. Mais alors, si cette matière est indestructible, comment ils en ont fait un vaisseau ?! Ce genre d’incohérence détruit complètement ma suspension consentie de l’incrédulité, et j’ai l’impression d’être pris pour un débile.

La 2e situation qui me met hors de moi, c’est quand un film profite de sa large audience pour propager dans la bouche d’un (pseudo-)scientifique fictif un mythe qui mettra des années à être déconstruit par des armées de communicateurs de sciences.

L’archétype de cette situation c’est les premières minutes de Lucy, de Luc Besson. Tu as Morgan Freeman qui joue un scientifique respectable, et qui te sort dans le plus grand des calmes qu’on utilise que 10% de notre cerveau dans un colloque académique. Mythe maintes fois démonté par des générations de neuroscientifiques, et qui ouvre la porte à tellement de dérives New Age !

Donc oui, là ça m’agace, et d’autant plus quand ledit film a de quoi se payer un bon consultant scientifique. Dans cette situation, c’est la société tout entière qui en pâtit.

HAH : Pour finir, si tu croisais des aliens lors de ta route vers Proxima B, quelles seraient les œuvres (livres, nouvelles, films, séries) de SF que tu leur recommanderais… Et pourquoi ?

Pour des aliens, ça va être dur…

Mais admettons qu’ils comprennent nos valeurs et nos représentations symboliques par je ne sais quelle magie. Dans ce cas, je recommanderais des œuvres qui représentent au mieux la diversité de l’Humanité. Sur ce point, je ne connais pas de meilleur exemple que la série Sense8, pour laquelle j’ai un énorme coup de cœur et dont le dernier épisode n’arrive pas assez vite à mon goût.

The lifecycle of software objects ted chiangA part ça, je privilégierais des récits basés sur la collaboration, sur l’empathie, sur le respect mutuel. Sur ce que l’Humanité a de meilleur à offrir quoi.

Des œuvres comme WALL-E, Contact (le livre de Carl Sagan ET le film de Robert Zemeckis), L’Homme bicentenaire d’Isaac Asimov ou encore le moins connu The Lifecycle of software objects de Ted Chiang, qui montre qu’on peut développer de la sympathie pour des formes de vie virtuelles.

Ces récits sont importants à mon sens, parce qu’ils favorisent une culture de la compassion et de l’ouverture à l’autre, culture dont on a désespérément besoin à l’heure actuelle. A ce sujet, je ne peux que recommander cette vidéo du Pop Culture Detective (en anglais) qui en parle bien mieux que moi.

HAH : Un rêve ?

Que l’Humanité dans son ensemble prenne enfin conscience :

  • qu’elle vit à la surface de la seule planète vivable de l’univers connu, une oasis de vie entourée par un désert de vide insondable,
  • qu’elle a altéré l’équilibre fragile qui rend cette planète vivable pour tous et que préserver cet équilibre n’est une option pour personne,
  • que nous sommes les pilotes malgré nous du vaisseau spatial Terre, et qu’il va falloir apprendre à le piloter rapidement.
  • que nous en sommes capables, si nous nous en donnons les moyens. L’enjeu est de taille : créer un monde meilleur pour tou.te.s… Ou bien périr en essayant.

Cette prise de conscience, pour le moment, c’est encore de la science fiction… Mais on y travaille ! 😉

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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