Quels sont les romans qui, comme 1984 et Le Meilleur des Mondes, ont marqué les débuts de la Dystopie ? Si les chefs-d’oeuvre d’Orwell et de Huxley font références dans le domaine de l’anticipation contre-utopique, on a en effet tendance à oublier que plusieurs auteurs ont participé à la fondation de ce genre aujourd’hui très “mainstream” : Jack London avec Le Talon de fer, Ievgueni Zamiatine avec Nous Autres, Karin Boye avec Kallocaïne, ou encore Karel Čapek avec La Guerre des salamandres.

Au cas où l’un de ces titres vous serait inconnu, c’est le moment de corriger cette erreur. Je vous présente donc ces 6 romans écrits entre 1900 et 1950. De quoi vous donner envie de compléter votre pile à lire.

  1. 1908 > Le Talon de fer – Jack London
  2. 1920 > Nous Autres – Ievgueni Zamiatine
  3. 1932 > Le Meilleur des Mondes – Aldous Huxley
  4. 1936 > La Guerre des salamandres – Karel Čapek
  5. 1940 > Kallocaïne – Karin Boye
  6. 1948 > 1984 – George Orwell

1908 > Le Talon de fer – Jack London

La Talon de fer, une dystopie de Jack LondonEst-ce la première fiction dystopique ? Il semblerait bien que oui. Quoi qu’il en soit, Jack London invente dans Le Talon de fer un régime capitaliste et fasciste, ultra-répressif, écrasant une révolte socialiste menée par une partie de ses travailleurs.

Très teinté par les convictions de l’écrivain (et donc influencé par la pensée marxiste), ce roman propose une narration étonnante : un “observateur” du 24ème siècle consulte et annote le manuscrit d’une femme, Avis Everhard. Ce manuscrit nous embarque à San Francisco en 1914, période à laquelle la misère sociale incite le peuple à se soulever contre les oligarques.

De nombreux éléments du Talon de fer méritent notre attention, à commencer par le nom même du régime (“talon de fer”), qui fait penser à la fameuse “botte piétinant un visage humain” (1984). La cité d’Asgard, matérialisation de la domination des oligarques sur la plèbe, nous renvoie aussi à Metropolis et à sa symbolique urbaine des classes. Enfin, si vous avez lu Kallocaïne, vous retrouverez la mécanique narrative du manuscrit personnel lu par un autre protagoniste.

Une fiction engagée politiquement, qui devrait soulever des questionnements dans notre présent.

1920 > Nous Autres – Ievgueni Zamiatine

La ville de verre dans Nous Autres, de ZamiatinePremier contact avec la contre-utopie dans le cadre de mes études littéraires, Nous Autres a la particularité d’avoir été censuré par le pouvoir stalinien et d’avoir en bonne partie provoqué l’exil de son auteur.

Ievgueni Zamiatine est donc l’un des pionniers du genre. Sa vision du futur, liée à la doctrine communiste et à sa propre vie, tournée vers les sciences et l’ingénierie, dépeint un mégalopole faite presque entièrement de verre, gouvernée par un Etat Unique érigé en héraut du Bonheur. Au-delà du “mur vert”, semble-t-il, ne restent que les décombres d’un monde ravagé par une guerre de deux cent ans.

La société est dirigée strictement par la logique ou la raison, à tel point que le comportement de l’individu est étudié sur la base de formules et d’équations décrites par l’Etat Unique. Il n’y a aucun moyen de se référer aux gens autrement que par leurs nombres ; ainsi le personnage principal, ingénieur de vaisseau spatial, se nomme D-503.

Par ce roman, Zamiatine pose un modèle de trame narrative que l’on retrouvera quasi-systématiquement dans les oeuvres du genre : un protagoniste, fidèle citoyen d’un système totalitaire, se trouve confronté à la déviance et à une remise en question profonde de toutes ses croyances, avant de devenir lui-même hors-la-loi.

Orwell, selon certaines sources, aurait d’ailleurs revendiqué une filiation conceptuelle à Nous Autres en écrivant son best-seller, 1984. Une raison de plus de vous plonger dans le livre anti-utopique de Zamiatine.

1932 > Le Meilleur des Mondes – Aldous Huxley

Le Meilleur des Mondes, une dystopie de Aldous HuxleySouvent placé en tête des classements de littérature SF / Anticipation, Le Meilleur des Mondes place aussi la Science comme élément central de son avenir totalitaire. Né du chaos économique, ce futur invivable fabrique ses citoyens dans des laboratoires : l’eugénisme à son paroxysme, visionnaire, inspirant pour de nombreuses œuvres de science-fiction (cf. Bienvenue à Gattaca ou Carbone modifié) et argument parfait contre le transhumanisme.

Comme cela se pratiquait beaucoup à l’époque, Huxley a imaginé Le Meilleur des Mondes en réponse aux fantasmes utopiques d’un autre écrivain célèbre : H.G. Wells. Aldous Huxley développe ainsi une sombre parodie traversée de thèmes qui feront date dans la SF : la manipulation génétique, évidemment, mais aussi la liberté sexuelle, le système des castes, la déshumanisation, le conditionnement chimique (par une drogue nommée “Soma”), l’industrialisation, la surpopulation…

On dit souvent que telle ou telle oeuvre s’inspire (plus ou moins fortement) d’une autre oeuvre : pour l’anecdote, la ressemblance du Meilleur des Mondes avec Nous Autres a été relevée par Georges Orwell, qui accusa Huxley de l’avoir en bonne partie copié.

1936 > La Guerre des salamandres – Karel Čapek

La guerre des salamandres, une dystopie de Karel CapekLe nom de Karel Čapek vous dit peut-être quelque chose… Normal : c’est son frère qui a inventé le mot “robot”, terme que Karel Čapek s’est approprié pour son oeuvre de SF théâtrale R.U.R. (Rossum’s Universal Robots).

L’écrivain s’est aussi illustré avec La Guerre des salamandres, une contre-utopie satirique imaginant la prise de pouvoir d’une race de salamandres sur la société humaine. On ne va pas se mentir, je ne connais personne qui ait lu ce bouquin. Et pour être franc, c’est pareil pour moi – mais je compte bien me rattraper dans la foulée de ce post.

Comme d’autres oeuvres fondatrices de la Dystopie, La Guerre des salamandres s’inscrit dans un contexte de profondes tensions géopolitiques dans toute l’Europe, et plus particulièrement côté germanique. D’où le développement, dans l’histoire, de nombreux thèmes préoccupants de l’époque : montée du nationalisme, racisme ou mondialisation, pour ne citer que ceux-là.

Et donc, que raconte ce bouquin ? Bien que la véritable guerre entre humains et tritons ne se déclenche qu’en dernière partie du roman, elle se larve dans une grande partie des “livres” à partir du moment où l’Humanité fait la découverte d’une race de salamandres intelligentes au large du Pacifique. D’abord asservis, exploités par les hommes, les salamandres acquièrent des connaissances poussées jusqu’à se retourner contre les esclavagistes.

Le point de vue adopté par Karel Čapek s’apparente plutôt à celui d’un narrateur omniscient, entre observation journalistique et scientifique.

1940 > Kallocaïne – Karin Boye

Kallocaine, de Karin BoyeJe serais totalement passé à côté de ce magnifique roman si son traducteur français, Leo Dhayer, ne me l’avait pas envoyé directement. C’est d’ailleurs en lisant Kallocaïne que j’ai eu envie de rédiger cet article.

Bref. Comme 1984, ce livre préfigure une société liberticide dans laquelle l’individualité est totalement effacée, étouffée par le système. Les thèmes abordés dans cette oeuvre de Karin Boye, poète et romancière suédoise au destin tragique (elle a mis fin à ses jours), rejoignent fortement les concepts sociétaux et politiques développés par Orwell, 8 ans plus tard.

Soyons donc “fair” : Karin Boye, en plus d’être la seule écrivaine dans cette liste, a le privilège de l’antériorité des idées sur le journaliste britannique. Pour autant, la différence de Kallocaïne avec son illustre successeur se perçoit dans le traitement narratif et dans le mode de contrôle des pensées utilisé par l’Etat dictatorial.

L’histoire en quelques mots ? Au coeur d’une société future marquée par l’omniprésence d’un Etat mondial ultra-militarisé, Leo Kall, chimiste ambitieux, crée un sérum de vérité à l’efficacité implacable. Désormais, aucun esprit ne peut résister aux investigations du Pouvoir. Et au fil des expérimentations, les certitudes serviles de Leo Kall vont s’en trouver ébranlées. On en saura peu, au final, sur cet Etat Mondial, son organisation, sa géopolitique : c’est le personnage principal, dans son terrible cheminement intérieur, qui occupe l’essentiel du récit.

Et pour couronner le tout, Kallocaïne est très simple et agréable à lire, même si l’issue de l’oeuvre est aussi désespérée que son auteure le fût…

1948 > 1984 – George Orwell

1984, de George OrwellFaut-il encore présenter LE roman le plus célèbre du genre dystopique ? Je ne vous ferai pas l’affront d’un résumé. Toujours est-il qu’en ayant pris le temps de lire cet article, vous aurez compris que l’imaginaire dystopique de George Orwell illustre bien l’hypertextualité du genre.

Mais si tout y est (nationalisme, surveillance, hyper-militarisation, déviance…), Orwell offre une vision du système et du conditionnement d’une précision terrifiante. La force de cette fiction réside bien dans la description approfondie des mécanismes totalitaires, d’annihilation du libre-arbitre et de destruction du sens.

Je termine sur une citation extraite de 1984 : “Les masses ne se révoltent jamais de leur propre mouvement, et elles ne se révoltent jamais par le seul fait qu’elles soient opprimées. Aussi longtemps qu’elles n’ont pas d’élément de comparaison, elles ne se rendent jamais compte qu’elles sont opprimées.”

Maintenant, à vous de vous plonger dans tous ces romans fondateurs et de jouer aux comparaisons. Et si vous avez lu la plupart de ces fictions dystopiques, laquelle vous paraît la plus juste ou “clairvoyante” à notre époque ?

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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