Comme beaucoup de monde, vous avez certainement pris une belle claque avec Premier Contact. Le film SF de Denis Villeneuve a fait l’unanimité des critiques ; esthétiquement sublime, poétique, génial sur le plan scénaristique, avec des acteurs au jeu irréprochable, il faut dire que Premier Contact mérite cet accueil dans l’opinion. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est le thème qui est développé dans l’histoire, comme une véritable colonne vertébrale philosophique : le langage, en tant que vecteur d’appréhension du monde et de la Connaissance. InternetActu.net et L’Express se sont aussi accordés là-dessus.

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien avec ceci :

Le thème du langage se retrouve à différentes époques dans les œuvres de Science-Fiction, abordé au travers de langues étranges, de sons, de signes / idéogrammes et parfois en tant que reconstruction permettant la manipulation sémantique.

Dans Premier Contact (écrit dans sa version originale – Story of Your Life – par Ted Chiang), le questionnement se porte sur ce qu’on appelle le déterminisme linguistique, et donc de notre “structure cognitive” :

“Pensons-nous vraiment comme nous parlons ? Ou le langage ne sert-il qu’à interpréter une pensée qui existe avant même sa formulation en mots ? Et les différentes langues humaines véhiculent-elles différents types de cognition ? Le débat n’est pas neuf. Mais il a pris une tournure particulière au XXe siècle, avec ce qu’on appelle l’hypothèse Sapir-Whorf. Edward Sapir était un anthropologue et linguiste américain qui a inspiré l’idée selon laquelle le langage était une construction culturelle, qui non seulement reflétait, mais également conditionnait notre rapport au monde.”
Rémi Sussan – InternetActu.net

Si le sujet vous passionne autant que moi, à l’ère de la “Post-Vérité” et de la surdose de dangereux néologismes, voilà maintenant une sélection de romans ou nouvelles de SF qui développent des idées originales sur le langage. Je passe le vocabulaire Galactique de la série culte Fondation (Asimov), sur Star Trek et le plus que célèbre langage Klingon, tout comme sur la langue simiesque de La Planète des Singes – que le narrateur est obligé d’apprendre pour communiquer avec les autochtones de la planète Soror.

L’Histoire de ta Vie (par Ted Chiang)

C’est cette nouvelle qui a inspiré le film Premier Contact. Le recueil dans lequel cette histoire est intégrée, La Tour de Babylone, a remporté le Prix Locus en 2003. Dans L’Histoire de ta Vie, la linguiste Louise Banks s’adresse à sa fille, lui narrant son histoire entre passé et souvenirs du futur, avec au centre de la nouvelle l’arrivée des heptapodes et le déchiffrement de leur langage visuel : “Ce symbole est une écriture” semi-structurelle “, car elle transmet le sens sans référence à la parole. Il n’y a pas de correspondance entre ses composants et des sons particuliers… C’est essentiellement une grammaire en deux dimensions.”

Le langage heptapode dans le fil Premier Contact

Une fiction récompensée en 1999 par le Prix Nebula et le Prix Theodore Sturgeon.

EmbassyTown (par China Mieville)

Roman récent lui aussi, et récompensé par un Locus Award en 2012. EmbassyTown, métropole extra-terrestre située sur la planète Arieka, à l’extrême limite de l’Univers connu des humains, est le théâtre d’échanges commerciaux entre les terriens et les ariekei, autochtones aliens. Ceux-ci ont un système de communication complexe car ils s’expriment en utilisant 2 “mots” en simultané. Les humains ont donc génétiquement modifié des jumeaux pour en faire des ambassadeurs capables de parler avec 2 bouches mais 1 pensée synchonisée. Un nouvel ambassadeur terrien, Ez/Ra, change la donne avec un langage qui vient empoisonner les esprits de ceux qu’on appelle les “hôtes”. “Il n’y a pas de télépathes dans cet univers, je pense, mais il y a de l’empathie, des langues si silencieuses qu’elles peuvent aussi partager des pensées.”

Couverture du roman de science-fiction Embassytown

1984 (par George Orwell)

Même les lecteurs occasionnels de SF connaissent le Novlangue (ou “Newspeak” dans la version originale). Un système linguistique imaginé par Orwell dans son chef-d’oeuvre 1984, qui affaiblit le sens de chaque vocable jusqu’à le vider de toute substance, voire à le corrompre pour mieux manipuler la pensée et niveler les cerveaux jusqu’à l’ignorance…

Le langage devient la clé du pouvoir pour la dictature : “Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées.”

Le Monde des Ā (par A.E. Van Vogt)

Ce best-seller issu du Cycle du Ā (prononcer “Cycle du Non-A”) est le premier ouvrage de la trilogie. Le fond philosophique du Monde des Ā nécessite une compréhension de notions complexes autour de ce qui est appelé la “sémantique générale”. Pour faire simple, l’auteur nous projette dans un avenir où les humains ont modifié leur mode de pensée et d’analyse du réel : ce qui est observé ou perçu n’est pas forcément vrai ou “complet”, et le héros en fera l’expérience tout au long du récit à vocation initiatique. On touche donc ici plus au thème de la cognition que du langage, même s’il joue un rôle.

“Le roman permet à Van Vogt de mettre en scène ces idées au travers de son personnage amnésique, qui se construit au fil du récit par ses perceptions du monde extérieur. Toujours soumis aux filtres humains, Gosseyn finit par recréer son être qui devient indissociable de sa mémoire. Ce qui le constitue c’est ce dont il se souvient et il n’est rien en soi sans ses expériences et ses souvenirs. Cela nous amène une autre idée de base du livre: la mémoire et l’identité sont une seule et même chose.”
François, libraire à la FNAC

Words and Music (par Ronald D. Ferguson, PDF ici)

L’auteur de cette très courte histoire – publiée dans la revue Nature en 2012 – retranscrit le dialogue entre une intelligence artificielle (c’est ce que j’en ai compris) et des scientifiques humains (?) à propos de la mort d’un ambassadeur chargé de négociations avec une race d’aliens, les Utmamos.

L’ambassadeur a subi un choc d’énergie sonore au niveau cérébral, après avoir tenté de s’exprimer en langage Utmamo. L’I.A. nous apprend que sa tentative équivalait à un suicide tant sa structure cognitive et vocale ne pouvait qu’effleurer le fonctionnement linguistique des extra-terrestres : “Chaque Utmano a un double ensemble d’accords vocaux et peut vocaliser deux notes à la fois. Un Utmano peut chanter l’Harmonie avec lui-même. L’Utmano divise une octave en 32 parties. C’est pourquoi nous traduisons leur langage par ordinateur et avec l’analyse de Fourier.”

Vous en voulez plus ? Je vous invite à lire cet excellent article de ReplicatedTypo et à explorer la liste exhaustive des oeuvres de Science-Fiction intégrant la linguistique sur le site de l’Université de Princeton (par Maggie Browning, PDF ici). Bonne lecture !

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

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