Aujourd’hui, partons pour un voyage dans les villes du futur. Et par n’importe lesquelles : les villes dystopiques. Obscures, tentaculaires, verticales ou souterraines, véritables bidonvilles étendus sur des milliers de kilomètres, constructions virtuelles ou palais de verre… L’architecture et l’existence dans ces mégalopoles mythiques n’ont rien d’attirant, et pourtant ! On ne se lasse pas d’explorer leurs dédales invivables.

Les villes ouvertes et transparentes

Cette forme de totalitarisme urbain, dans lequel le secret est rendu impossible par une conception transparente et ouverte de l’espace, est née en URSS dans l’esprit de Ievgueni Zamiatine. Son roman de Science-Fiction à dimension satirique, Nous Autres, enclencha la série des 4 grandes dystopies de la première moitié du 20ème siècle en racontant la “déviance” du citoyen D-503 dans une métropole de verre, organisée par un Etat tout-puissant chargé de garantir le Bonheur de la société.

“Arrivé à la maison, je courus au guichet, montrai au garçon mon ticket rose et reçus en échange la permission d’utiliser les rideaux. Nous n’avons ce droit qu’aux jours sexuels. D’habitude, dans nos murs transparents et comme tissés de l’air étincelant, nous vivons toujours ouvertement, lavés de lumière, car nous n’avons rien à cacher, et ce mode de vie allège la tâche pénible du Bienfaiteur. Autrement, on ne sait ce qui pourrait arriver.”

L’extrême ouverture de l’urbanisme est étroitement liée à la suppression de toute intimité : personne n’appartient à un autre citoyen, et chacun est disponible sexuellement pour toute personne qui partage l’espace. Cette idée est développée plusieurs dizaines d’années plus tard par Robert Silverberg dans Les Monades urbaines, l’un des plus grands romans dystopiques que j’ai pu lire.

Monades urbaines par Colin Hay

Une vision des Monades urbaines selon l’illustrateur Colin Hay.

A la surface d’une planète Terre du 24ème siècle, le problème de la surpopulation a mené à l’édification d’une société verticalisée, au sein de laquelle promiscuité, liberté sexuelle et déisme sectaire sont les principes de la cohésion. Le contrôle géométrique de l’espace y est prépondérant, avec ses villages autonomes de cinq à six niveaux à l’intérieur de cités d’une cinquantaine de niveaux :

“Il sait d’une façon approximative quels seraient les sentiments d’un voyageur venu du temps, devant Monade 116 par exemple : une sorte d’enfer où s’entassent des vies atrocement étriquées et barbares, où toute philosophie civilisée est irrémédiablement basculée, où la prolifération démographique est diablement encouragée pour obéir à on ne sait quel incroyable concept d’une déité éternelle réclamant toujours plus d’adorateurs, ou tout est formellement interdit et les dissidents impitoyablement détruits.”

Dans cette ville du futur, l’urbanisme comme open-space se fait le symbole de la dépossession.

Les villes verticales ou aériennes

En imaginant ses monades “gracieusement effilées, toutes identiques, hautes de trois mille mètres, en béton précontraint”, Silverberg reprenait un thème largement utilisé dans la science-fiction dystopique : la verticalité de l’urbanisme comme marqueur du cloisonnement social. Elle cristallise l’essence du pouvoir sans limite sur le monde et sur l’Homme.

Le “mât gigantesque suspendu entre ciel et terre” que décrit le personnage principal des Monades urbaines n’est autre qu’une réactualisation de la parabole de Babel.

On fait facilement le lien avec Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley) ou avec le chef d’oeuvre Metropolis. Dans le film expressionniste de Fritz Lang, la ville futuriste se divise entre une élite dirigeante – vivant dans le luxe – logée dans des gratte-ciels, et la population des travailleurs entassée dans de vastes quartiers souterrains, esclaves de cette société tentaculaire et déshumanisante.

Freder : “Your magnificant city, Father – and you the brain of this city – and all of us in the city’s light – and where are the people, father, whose hands built your city?”
Joh Frederson : “Where they belong.”
Freder : “Where they belong? In the depths?”

Malgré quelques faiblesses et lenteurs, la série cyberpunk de Netflix, Altered Carbon, réexploite bien le mythe de la société verticalisée, en allant plus loin. Les Maths (pour “Mathusalems”), ayant amassés assez de richesse pour s’offrir l’Immortalité, dominent la mégalopole de Bay City : tandis que l’immense majorité des citoyens n’a droit qu’à une vie misérable au sol, cette caste supérieure profite d’une vie débridée, au-dessus des nuages, dans The Aerium, une tour-résidence qui perce le ciel.

L'Aerium, ville verticale dans Altered Carbon

L’Aerium, ville-résidence au-dessus des nuages réservée aux “Maths”, richissimes et immortels.

Pouvoir, Sexe, Immortalité. Ces nouveaux démiurges, affranchis de la mort, reproduisent les clichés que Silverberg préfigurait 40 ans plus tôt.

Les villes-mondes (oecuménopoles)

Et parce que les auteurs de SF vont toujours plus loin, pensez à la planète Coruscant dans le cycle Star Wars, ou encore aux villes-mondes de Dan Simmons, dans le cycle des Cantos d’Hypérion. L’écrivain conçoit par exemple Tau Ceti Central, une planète urbanisée dans son intégralité, abritant des dizaines de milliards de citoyens et entourée d’un anneau de villes orbitales desservies par des ascenseurs spatiaux.

Coruscant, la ville monde dans Star Wars

L’oecuménopole de Coruscant – Design par jfliesenborghs sur DeviantArt

Evidemment, aucune agriculture n’est possible dans ce futur titanesque (ce que tendent à démentir la prospective et les agritechs à notre époque), à l’instar de la situation sur Trantor, la planète-capitale de l’Empire Galactique imaginée par Isaac Asimov.

Dès les premières pages de Fondation, l’auteur nous décrit le système de cette oecuménopole :

“Le développement régulier et ininterrompu de la planète avait fini par aboutir au stade ultime de l’urbanisation : une seule et unique cité recouvrant les quelques deux cents millions de kilomètres carrés de la surface de Trantor. La population, à son maximum, y dépassa largement les quarante milliards d’individus.”

L’espace est si démesuré que le visiteur, découvrant le dédale de Trantor, ne sait pas si le soleil brille ni même, “à vrai dire, s’il faisait jour ou nuit. La planète toute entière semblait vivre sous une carapace de métal”.

A l’évidence, cette projection extrême de l’urbanisme est propre au genre du Space ou Planet-Opera, lequel nous embarque généralement à la découverte de sociétés étendues à l’échelle galactique, dans des avenirs très lointains.

Les villes “brutalistes”

Les seules qui me viennent à l’esprit sont les cités dépeintes par George Orwell (dans 1984), par Karin Boye (dans Kallocaïne) puis dans le film contre-utopique Equilibrium. Ces cités inhabitables ont le fonctionnalisme et la froideur de la géométrie bétonnée, écrasante, souvent propre à une vision extrême de l’architecture communiste ou nazie.

La ville du futur dans le film Equilibrium

Froideur, Grisaille, Uniformisation. Pensées et émotions sont annihilées dans la vision du futur d’Equilibrium, en écho aux systèmes étouffants de 1984 et Kallocaïne.

Véritables bunkers urbains, le Londres de 1984, la Libria d’Equilibrium ou les villes souterraines de l’Etat Mondial (Kallocaïne) ne sont finalement que des modèles de sociétés en état de siège, bâties dans un contexte de guerre constante – ou donnant au citoyen l’impression d’une menace extérieure permanente.

Ces blockaus gigantesques permettent aussi d’asseoir un pouvoir militarisé, et incarnent une société manichéenne, dont les murs gomment l’individualité, effacent tout matérialisme, garantissent l’ordre absolu et transpirent l’atmosphère de conflit :

“Seuls comptent les besoins fondamentaux de l’existence, ainsi que les activités militaires et policières sans cesse plus développées. Tel est le cœur battant de l’Etat. Tout le reste est superficiel.”

Les villes souterraines ou confinées

Kallocaïne, justement, dresse une image oppressante de l’avenir en enfermant littéralement les citoyens de l’Etat Mondial dans des villes en sous-sol – la surface étant forcément exposée aux manœuvres militaires. Les citoyens de la Ville des Chimistes n°4 se cloîtrent chaque nuit dans des cellules d’habitation sans fenêtres, constamment soumises à la surveillance des yeux (caméras) et des oreilles (micros).

Même spéculation du côté de la trilogie Silo. Mais la raison de l’enfermement sous-terre – que je ne révélerai pas ici pour ne pas vous spoiler – diffère de celle évoquée par Karin Boye. Hugh Howey, quoi qu’il en soit, nous propose d’une ville verticale, nommée “silo”, déroulant ses étages vers les profondeurs. Le silo, apprend-t-on, peut contenir jusqu’à 5000 âmes. Mais personne ne peut en sortir de ce huis-clos bétonné construit (tiens donc) sur une organisation en mille-feuilles des classes sociales.

Les 3 livres de la trilogie Silo de Hugh Howey

Les références aux Monades urbaines (pour les strates sociales, l’urbanité aliénante et l’utilisation des corps comme matières organiques) y sont évidentes. Comme Micael, l’ingénieur imaginé par Silverberg, Juliette cherche une issue à cet enfer claustrophobique. La ville se fait labyrinthe, dédale complexe, immense, éprouvant pour l’individu qui dévale les marches de l’escalier central. On pénètre avec eux dans les entrailles des villes-tours, pour une montée ou une descente difficile dans les méandres de l’organisation sociétale.

Les “Tech-Noir Cities”

“Tech-Noir”, ou “Neon-Noir”, ça vous parle ? Les significations de ces appellations sont assez diverses – et contestées – mais pour simplifier, disons qu’elles représentent des œuvres cinématographiques dont le traitement emprunte au Film Noir, “pessimiste par essence” (définition Wikipedia ici), dans un univers science-fictionnel très souvent de genre Cyberpunk.

A l’origine de la popularisation du terme “Tech-Noir”, Terminator. Ce sont pourtant Blade Runner, Sin CityAltered Carbon, Dark City et Renaissance qui illustrent bien le “courant” atmosphérique et scénaristique avec leurs villes futuristes à la fois sombres et tentaculaires.

Le style tech-noir de la ville dans Altered Carbon

Une mégalopole obscure, sale et saturée de stimulis publicitaires dans Altered Carbon.

L’urbanisme angoissant des mégalopoles “tech-noir” se caractérise par une ambiance nocturne quasi-permanente, par l’insécurité palpable, l’état d’insalubrité et d’humidité des rues, l’omniprésence de technologies invasives (IA, panneaux publicitaires titanesques, hologrammes, véhicules volants ou autonomes, androïdes…) et d’enseignes à néons aux couleurs criardes… Un univers sinistre que l’on retrouve en musique avec la Synthwave.

Technologie dans la ville tech-noir de Blade Runner 2049

L’omniprésence des technologies aux couleurs criardes dans un monde obscur.

la ville dans fahrenheit 451 de HBO

La mégalopole “Tech-Noir” dans la nouvelle série Fahrenheit 451, produite par HBO.

Il semble d’ailleurs que HBO ait emprunté de nombreux éléments au style “Tech-Noir” pour revisiter le roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, dans sa nouvelle série TV. On aperçoit dans la bande-annonce du futur show une obscurité constante, un mélange de décors contemporains et cyberpunk, notamment celui d’une ville gigantesque dont les façades des buildings sont recouvertes de vidéos commerciales.

Les villes virtuelles

D’autres auteurs sont allés plus loin en imaginant des villes totalement virtuelles, concept que l’on retrouve partiellement dans Altered Carbon grâce au “Construct”, une simulation urbaine en réalité virtuelle. Si vous êtes familier avec le thème de la simulation informatique, vous avez déjà des images en tête.

“La science-fiction s’est évidemment emparée du thème depuis longtemps : l’ordinateur, nous raconte-t-elle parfois, sera capable de simuler un monde virtuel avec tant de précisions qu’il sera en tout point conforme au nôtre.”
Dans La Lune

Les deux exemples les plus connus de “villes virtuelles” se visitent bien évidemment dans les films Tron / Tron Legacy et dans la trilogie Matrix. Le chef-d’oeuvre des frères / soeurs Wachowski a ceci de troublant qu’il reproduit des situations urbaines similaires à la notre réalité, semant le trouble avec des détails comme l’impression de déjà-vu.

ville virtuelle de tron legacy

La ville virtuelle dans Tron Legacy.

A l’inverse, Tron construit un univers urbain que j’appellerai “ultra-virtuel”, dans le sens où l’espace ressemble plus à une interfaces en 3 dimensions composées de données, sans chercher – bien au contraire – à recomposer la réalité matérielle. Un choix avant-tout lié au référentiel technologique du jeu-vidéo des années 80.

Les villes marines

Logiquement, à l’évocation des villes flottantes, vous avez le visage de Kevin Costner qui vous apparaît mentalement. L’acteur évolue dans un monde semblable à une version aquatique de Mad Max. Normal : vous avez vu Waterworld, le film post-apocalyptique réalisé par Kevin Reynolds.

Le scénario du film se déroule après un effrondrement environnemental ayant provoqué la fontes des glaces, avec pour conséquence une Terre recouverte par la mer. De nombreux groupes de survivants se sont ainsi rassemblés sur des “villes atolls” archaïques, certains tentant de trouver la mythique Dryland (terre émergée), d’autres cherchant simplement à échapper aux pirates et en quête de la ressource la plus précieuse de ce monde hostile : l’eau potable.

Waterworld ville flottante

Les villes-atolls de Waterworld, une version aquatique de Mad Max.

Robert Charles Wilson a repris le concept de ville flottante dans le dernier opus de la trilogie Spin. Pourtant, sa vision de la cité du futur (à ne pas confondre avec son roman éponyme) n’a pas vraiment de lien avec le post-apocalyptique : l’Humanité, plusieurs milliers d’années plus tard, s’est concentrée sur des archipels mobiles où vivent des milliers de citoyens en réseau.

La ville flottante y est surtout un prétexte merveilleux pour développer l’idée d’une société transhumaniste, que l’on pourrait qualifier de “transparente” – puisque tous les citoyens qui la composent vivent de façon fusionnelle sur le plan mental et sensoriel.

Les villes ghettoïsées et les bidonvilles (ou villes taudis)

Sans aller jusqu’à évoquer les villes fantômes (comme dans The Walking Dead ou dans Le Monde Englouti – roman apocalyptique de J.G. Ballard), de nombreuses oeuvres de Science-Fiction se projettent dans des avenirs invivables, livrés au chaos.

Un roman de Volodine, assez peu connu, trace les plans tentaculaires et empreints de noirceur de la mégalopole du futur proche. La ville qu’explore Dondog, le personnage principal, n’est qu’un “monde inquiet et inquiétant, peuplé de rats, de cafards, partagé entre les bons et les méchants, les traîtres, les paumés et les ennemis du peuple”. La fiction de Volodine, qu’il classe dans le genre du post-exotisme (!), vous donnera l’impression de vous plonger dans un dédale de ruelles puantes et dangereuses, dans une atmosphère aussi épaisse que du goudron chaud.

ville ghetto du futur

Dans le futur, l’Humanité est séparée en deux : ceux qui vivent dans le monde parfait d’Elysium… Et les autres.

Adepte de l’esthétique de l’effondrement urbain, Neill Blomkamp embourbe lui aussi ses récits dans des décors de villes-ghettos. Un point commun à District 9, Elysium et Chappie, films plus ou moins géniaux dont l’action se situe invariablement entre les casemates branlantes des bidonvilles du futur. Violence, saleté, surpopulation et lutte pour la survie sont les ingrédients-clés de ces cités inhabitables.

Et la liste est longue. L’avenir nous réserve une existence désespérante au cœur de taudis entremêlés et de tours abandonnées aux squatteurs, comme à MegacityOne (Judge Dredd), ou encore dans le film Ready Player One et dans l’audacieuse série brésilienne des 3% (Netflix).

Alors, que sera vraiment la ville de demain ? Certainement un peu de tout ça, puisque toutes ses composantes sont – presque – déjà là. N’hésitez pas à compléter les références ou à faire vos remarques en commentaires.

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Posted by HAH

Passionné par l'Anticipation et la SF depuis la lecture de Fahrenheit 451, j'ai orienté mes études littéraires dans ce domaine avec la réalisation d'un mémoire sur les villes dystopiques. Ma bibliothèque se compose des grands classiques (Asimov, Philip K. Dick, H.G. Wells, Clarke...) et des nouveaux auteurs SF - Priest, Wilson, Howey... Ma nouvelle préférée : La Dernière Question, d'Isaac Asimov. Evidemment, je regarde un peu trop les films et séries d'Anticipation.

4 Comments

  1. Le manga Blame de Tsutomu Nihei est un pur concentré de tech noir, qui raconte la quête d’un reste d’humanité dans le dédale biotechnologique d’une sphère de Dyson en développement incontrôlé. Paysages dystopiques et gigantesques où ce qui reste d’humanité survit à l’état parasitaire.

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    1. Merci pour l’ajout Jérôme !
      Précision Wikipedia :
      “Bien que Dyson ait été le premier à formaliser et populariser le concept de sphère de Dyson, l’idée lui est venue en 1945 après la lecture d’un roman de science-fiction d’Olaf Stapledon intitulée Star Maker (Créateur d’étoiles, 1937).”

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  2. Bravo pour le sujet traité ainsi que son développement. Bien entendu , il est fort a parier que le futur ne sera rien de tout ça (comme d’habitude ) et qu’il nous réservera une surprise comme l’histoire en a le secret . Il y a quelques ouvrage que je n’ai pas encore lu sur le sujet et cela m’a donner envie de m’y replonger 😊 . Merci 😊

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    1. Merci pour le commentaire Alain. Alors bonne lecture 🙂

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